Lettre de Sopater, compagnon de Paul, à Timothée

 

Bérée, quelques jours après les fêtes de Dyonisos du mois de Poséidon,

Que l’Eternel te bénisse et bénisse toute la famille de Lydie en ces jours où le soleil reprend sa course,

Bien aimé frère dans la foi,

je veux croire que cette lettre que je confie à un marin de Thessalonique te parviendra rapidement et qu’elle te trouvera en bonne santé ainsi que toute la famille de Lydie qui t’accueille depuis quelques temps déjà.
Voilà quelques années que je n’ai plus de nouvelles de Paul. Certains affirment qu’il s’est retiré sur une île de la mer Egée, d’autres qu’il a été décapité par l’empereur à Rome à cause de sa foi, d’autres qui prétendent que des anges l’auraient enlevé et qu’il vit désormais dans les cieux. Je ne te fais pas l’injure des arguments qui balaieront ces derniers témoignages.
Son dernier passage à Bérée était un succès. Des Juifs et des Grecs ont accueilli sa prédication avec attention et respect. Certaines femmes de hauts dignitaires viennent parfois en secret à la synagogue, et je ne manque pas de m’entretenir avec elles pendant l’agape qui suit le temps de louange. L’une d’entre elles m’a redit que son coeur connait la paix depuis qu’elle entend parler de Jésus.
L’autre jour, un commerçant romain de Thessalonique est venu haranguer l’assemblée en criant que celui qui se fait passer pour apôtre avait affirmer que Jésus de Nazareth est un roi, et que seul l’empereur pouvait prétendre à ce titre.
Tout le monde l’a écouté silencieusement, certains en hochant la tête, jusqu’au moment où le diacre Aristarque, lui-même de Thessalonique, lui a gentiment dit de fréquenter les excellents théâtres de la ville, plutôt que de venir s’échauffer parmi nous.
Il est finalement parti comme il est venu. Et cet épisode n’a intimidé ni les frères ni les soeurs de la communauté.

Si je m’adresse aujourd’hui à toi, l’homme de foi et d’expérience, c’est parce que je n’arrive pas répondre aux questions que beaucoup se posent au sujet de Jésus, le Christ. Non pas tant sur sa vie, son enseignement, et sa mort en croix, que sur ses origines. Nous savons qu’il était juif, qu’il a parcouru la Judée et la Galilée en rencontrant tous ceux qui étaient sur son chemin. Mais de sa naissance, de son enfance, de cette famille dans laquelle il a grandi, qu’aurais-tu à nous dire ?
Certains frères, par un raisonnement tordu, n’hésitent pas à affirmer qu’il est venu du ciel, comme certains dieux grecs qui viennent apporter des cadeaux à ceux qui les vénèrent; d’autres déclarent de manière péremptoire que si nous ne savons rien, c’est parce qu’il n’y a rien à savoir.

Si Jésus, qu’on dit de Nazareth, a vécu parmi nous, est mort et ressuscité, comme nous l’avons reçu de toi et de Paul, c’est certainement que Dieu lui-même a un plan. Et je dis souvent que le plan de Dieu, c’est de pouvoir vivre réconciliés avec lui et les uns avec les autres, et qu’il n’est plus nécessaire de sacrifier aux idoles, ni de faire de la loi le but ultime de toute vie.

On me rétorque que la réconciliation est un mot vain. Les chrétiens sont persécutés, on les livre aux lions. Si la paix est bien réelle dans l’empire, nous avons entendu les pires horreurs de la Palestine. Des fanatiques juifs ont poussé les gouverneurs romains, de véritables despotes, à une répression terrible. Comme lors de l’exécution des enfants du temps d’Hérode il y a quelques années. La vie serait-elle un enjeu de peu de prix ?

Le coeur de l’homme est l’espace de liberté seul capable d’accueillir le Christ. Sa place a toujours été contestée, et je ne serais pas étonné que ce le fût dès le début. Que peut faire un enfant face à l’horreur ? Que peut dire un enfant quand d’autres enfants sont victimes de la folie humaine ?
Alors, je m’imagine Jésus tout petit enfant, dans les bras de sa mère;
je m’imagine le jeu saccadé de ses mains et de ses pieds;
je m’imagine tout ce que sa mère a pu penser en le regardant, ne sachant pas encore quel sera son avenir.
Je m’imagine tout cela, parce que je suis devenu père, moi aussi. Et que ce moment de la naissance nous emporte plus loin que les mots. Notre monde a besoin d’amour et de mots, pour porter l’amour. Si Marie a porté son fils, elle a porté l’amour.
Et nous, si nous portons le nom du Christ, alors à plus forte raison devrions-nous porter l’amour.
Même si chez nous à Bérée, juifs, païens et chrétiens vivent en harmonie, certaines tensions ont ressurgi autour du voile des femmes dans les assemblées et certains interdits alimentaires.

Mon ami Gaïus, qui est la bonté et la confiance personnifiées, me dit souvent: Plus on saura de choses sur Jésus, mieux on le comprendra, mieux on lui ressemblera, et moins on se chamaillera sur ces question secondaires.
Voilà des années que nous annonçons Jésus, et j’ai le sentiment que rien n’a changé, parce que le coeur des hommes ne change pas. Et pourtant ce n’est pas vrai, j’ai vu des coeurs changer, j’ai remarqué des regards se transformer. J’ai observé des vies s’offrir à d’autres.
Comme le Christ est né dans notre monde, il nous faut naître en Dieu, chaque matin. Rien n’est donné pour toujours. Seul le Christ est offert pour toujours.
C’est vrai, j’ai vu des amis quitter le chemin de la foi, parce qu’ils ne s’y retrouvaient pas, ou parce que nous avons été la cause d’une blessure.
En cela nous sommes tout autant victimes de blessures parce que nous ne réussissons pas tout.

Je retournerai alors auprès de la communauté et je leur demanderai d’imaginer la naissance de Dieu.
Dans les riches pièces d’un palais, dans le froid d’une grotte, dans une maison de famille ?
Jésus est né, aucun doute à ce sujet.
Où ?
Je n’en sais rien.

On raconte que des savants sont venus de loin pour le voir, on dit que les bergers de la région sont venus en curieux.
Un scribe d’Alexandrie m’a même dit que Dieu avait ouvert les cieux pour qu’un choeur de ses meilleurs anges puissent chanter sa gloire.

Ce serait donc cela le plan de Dieu:
un enfant qui accueille chacun.
Et le ciel s’ouvre pour cela.

Le ciel qui s’ouvre.
C’est mieux qu’une porte qui s’ouvre.
C’est la promesse que Dieu a un oeil sur ce qui se passe sur terre.

Salue de ma part Lydie et ses deux enfants Hélène et Grégoire, et toute sa maison qui nous a reçu avec affection lors de notre séjour avec Paul qui me manque.
Tout comme toi.
Je serais heureux de te lire et d’avoir des nouvelles des Eglises d’Asie mineure.

Que Dieu te garde comme un enfant sur lequel il veille.

En communion avec le Christ

Sopater
responsable de la communauté de Bérée, en Grèce.