Avent 4 – 18 décembre 2016 – prédication par la pasteure Line Dépraz

Deutéronome 6 : 4-9

Marc 10 : 13-16

Prendre un enfant par la main pour l’emmener vers quoi ? …

Prendre un enfant par la main pour l’emmener vers demain… ce refrain a fait le tour des chaumières et en a ému plus d’un. Je n’y ai pas échappé. Ode à la confiance, à la douceur, à la tendresse. Exaltation de la maternité ou de la paternité dans ce qu’elles ont de plus valorisant : le don de soi pour permettre à un petit de grandir. Comment résister ?

Et pourtant, la thématique qui nous est proposée en ce 4ème Avent, pose la question sans oser la réponse. Prendre un enfant par la main, certes ; mais pour l’emmener vers quoi ? La question est ouverte. J’aime cela.

Et, en reprenant les textes pour aujourd’hui, je réalise que la tradition biblique elle-même m’encourage à prendre à frais nouveaux ce lien entre parents et enfants, entre grands et petits.

Prendre cette réflexion à frais nouveaux, avec, paradoxalement, un grand classique de la tradition hébraïque : « Ecoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est le Seigneur Un… les paroles que je te donne aujourd’hui, tu les répéteras à tes fils ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras ; quand tu seras couché et quand tu seras debout ».

Avec ces paroles est rappelée l’importance de transmettre l’histoire du salut de génération en génération. Quels que soient le temps, le lieu, les conditions. Redire l’histoire, parce que le Seigneur a libéré son peuple de l’esclavage au pays de Pharaon et l’a accompagné sur le périlleux chemin de la liberté. Cette bonne nouvelle-là mérite d’être dite et redite. Sans cesse !

Mais ce qu’il y a de déterminant et très stimulant, dans la tradition hébraïque (comme dans une large part de notre tradition) ; c’est que la redite n’est jamais simple répétition. Il ne s’agit pas de répéter machinalement des mots à la jeune génération. Des mots qui deviendraient pure litanie. Sorte de rengaine dont on garde la musicalité de la phrase mais pas le sens.

C’est le rabbin Delphine Horvilleur qui dit avec force que les textes –et donc l’histoire dont ils sont l’écho- les textes ne tolèrent pas qu’on les fige dans une interprétation qui serait déterminée une fois pour toutes, qui serait définitive. Car le propre d’un texte sacré, dit-elle, c’est de pouvoir être révélé encore et encore… La lecture de nos pères nous inspire mais elle n’est pas la seule qui soit correcte. Croire que la vérité se trouve dans l’interprétation d’hier uniquement, c’est une idolâtrie du texte ; une idôlatrie incompatabile avec l’élan vital des Ecritures. A l’entendre parler ainsi, on pourrait penser que Delphine Horvilleur est une réformée.

Alors, gardons l’essentiel de ses propos. Si le texte peut –doit- être révélé, réinterprété sans cesse, le transmettre à nos enfants, c’est le leur donner et leur demander, à eux, de le faire advenir pour demain.

En ce sens, on  peut bien prendre nos enfants par la main, ce sont eux qui nous emmènent vers demain.

Voilà peut-être pourquoi, dans les Evangiles, Jésus leur réserve une place de choix et rabroue ceux qui veulent les empêcher d’approcher. Allant jusqu’à dire qu’il faut être comme un enfant pour accéder au Royaume de Dieu.

Mais rien n’est jamais si simple que cela dans la Bible… Etre comme un enfant pour accéder au Royaume de Dieu…Quand on y pense, c’est quand même paradoxal.

Peut-être le savez-vous, étymologiquement, le mot “enfant“ vient du latin et il signifie “celui qui est privé de parole, celui qui ne parle pas, pas encore“.

D’où l’importance des fameux premiers mots d’un enfant. Des premiers mots qui le font changer de statut. Des premiers mots qui révèlent ce temps où celui/celle que l’on voit grandir commence à s’exprimer, pas toujours c’est vrai avec des mots usuels, mais avec ses mots.

Temps passionnant des balbutiements de la communication : je parle, je m’essaie au langage, parce que les regards et autres gestes ont leurs limites et que l’autre ne me comprend plus sans mot dire ou à demi mot.

L’autre ne me comprend plus, alors, je lui parle parce que je veux tisser un pont nouveau  jusqu’à lui et entrer en relation selon un mode qu’il connaît, maîtrise et m’enseigne. Telle est l’évolution de l’enfant qui, petit à petit, se dote du langage.

Mais du coup… s’il faut être comme un enfant pour prétendre au Royaume, faudrait-il être sans parole ? Muet ?

Je ne crois pas.

Je ne crois pas que Jésus revendique la mutité de ceux qu’il accueille. Mais peut-être nous demande-t-il de retrouver le goût d’une curiosité tout enfantine. Découvrir la vie, chacune de ses journées, comme si c’était la première. Comme une page blanche sur laquelle tout est encore à écrire.

Des pages précédentes existent. Elles conduisent à aujourd’hui et conditionnent notre quotidien. Mais elles n’en disent pas tout. Il y a de l’espace pour y écrire notre propre histoire.

Alors, pourquoi pas, prendre un enfant par la main  lui enseigner, lui raconter ce qui, du passé, forge son présent. Prendre un enfant par la main et l’emmener en ce lieu où il accèdera à sa propre parole, à sa propre pensée. L’emmener en ce lieu où il écrira l’histoire pour lui et, donc, pour nous aussi. Prendre un enfant par la main, nous rappelant que lui, quand bien même il serait mon enfant, chair de ma chair, sorti de mon corps, n’est pas pour autant une miniature de ce que je suis, mais qu’il est lui, elle, avec son génie propre, son caractère, sa pensée, son langage.

On ne fait pas des enfants pour les maintenir petits ; on ne les met pas au monde pour en faire une possession ; on ne donne pas la vie pour la mesurer ensuite au compte-goutte. On donne la vie pour, au final, être surpris, dépassé, fécondé.

N’est-ce pas là ce que Dieu fait à Noël ?

Lui, le Très-Haut, se présente sous les traits d’un tout-petit, vulnérable au milieu d’un monde dur voire hostile.

Ce faisant, Dieu au cœur de nos vies, nous encourage à une hardiesse tout enfantine, cette hardiesse de celles et ceux qui ne pensent pas que c’est impossible et qui donc osent. Osent poser des actes et des paroles qui disent la confiance, l’espérance et l’amour dans un monde parfois dur voire hostile.

A Noël, Dieu devient un enfant.

Il vient à nous.

Il féconde notre vie pour lui donner sa plénitude.

Il nous prend par la main.

Il nous donne de vivre l’aujourd’hui dans la reconnaissance –et non la nostalgie- du passé.

Il nous emmène vers demain.

Avec lui, je veux y aller, même si notre monde demeure dur voire hostile.

Amen