Lettre d’Omar en guise de prédication du Vendredi-saint 2017 par le pasteur André Joly

Lettre d’Omar à sa tante Samira

Au début avril 2017

Bien-aimée tante Samira,

voilà vingt mois que nous sommes installés  dans un petit village au nord de la ville de Lausanne dans la partie francophone de la Suisse et je prends enfin le temps de t’écrire. Je sais que, durant ces derniers temps, tu as traversé des moments difficiles, mais il n’y a pas un jour sans que je pense à toi, à l’oncle Khaled et à tous mes cousins et cousines qui sont restés en Syrie.

Est-ce que vous avez pu réouvrir le petit garage de la rue Al-Milah ? Oncle Khaled continue-t-il à faire des miracles en retapant ces vieilles voitures ? Ses torchons remplis de graisse, la toute petite ampoule qui éclairait si mal le fond grisâtre, l’odeur de l’huile, et le désordre des outils, sans compter le vieux cric qui couinait quand on l’utilisait, tout cela me manque.

Mais ce qui me manque le plus ce sont tous vos visages, vos rires, la turbulence des petits, et ces repas partagés ensemble où tout le monde parlait en même temps et où mon père, Dieu ait son âme, restait en silence avec ce sourire au coin des lèvres. 

Depuis la mort de mes parents dans ce bombardement, tout s’est effondré pour nous. Fatima et nos trois enfants m’ont suivi avec leur peur  à travers les montagnes de Turquie, et cet interminable chemin vers la Suisse. 

En quittant notre maison, j’ai arrêté de prier. Dieu ne pouvait-il rien faire d’autre que de laisser faire ? Mais j’en veux à tous ceux qui ont déchiré ma famille, mon pays, ma religion aussi.

Maintenant nous sommes installés dans un petit appartement. Tout est si calme, si propre, si organisé. Toutes les voitures sont propres et  ne klaxonnent pas. Il n’y a pas de bruit, et si les enfants dorment bien, la nuit j’entends dans mes rêves les cris et le sifflement des obus.

Un jour, une dame est venue nous apporter des habits et des jouets. Fatima lui a préparé un café et des gâteaux, mais elle n’a rien voulu parce qu’elle était pressée. Je voulais lui demander par quoi elle était pressée, mais les yeux noirs de Fatima ont arrêté ma bouche. 

Les enfants vont maintenant à l’école et ils sont heureux. Ils ont beaucoup de copains et ils utilisent maintenant des mots que j’ai dû apprendre, comme « ouais », « bringuer », « potes ». Ils ne pensent plus beaucoup à la Syrie au point qu’ils nous répondent en français quand on leur parle en arabe.

J’ai rencontré un monsieur qui m’a proposé de venir travailler avec lui dans un immense jardin. Paul, c’est son nom, s’occupe de tailler les arbres, tondre le gazon, planter des fleurs. Il parle doucement, comme s’il ne voulait pas que Dieu l’entende. Il ne s’énerve jamais. Ni contre Dieu, ni contre les hommes. 

Mais un jour je l’ai vu pleuré. Paisiblement. Comme un chagrin dont la source déborde à petites gouttes. Je suis allé lui parler et il m’a dit que c’était le jour anniversaire de la mort de sa femme et de ses trois filles qui ont été fauchées par un camion au bord d’une route. Il m’a tout raconté.

Et je lui tout dit de mon histoire jusqu’ici: les terreurs de la nuit, les froideurs de l’hiver, le pain qui manquait, l’eau et les fruits improbables, et le bruit des avions, des armes et les pleurs qui ne s’arrêtaient pas.

Si Dieu nous a fait naître en Syrie, pourquoi avons-nous dû la quitter ? Si Dieu donne la vie, pourquoi a-t-il permis que des hommes prennent celles de mes parents ? Si Dieu nous promet la sécurité, où nous faut-il la chercher ?

Je me suis marié avec celle que j’ai toujours aimée. Ce n’était pas le choix de ma famille, mais elle a appris à l’aimer. Fatima et mes enfants sont toute ma vie. Nous nous sommes choisis, et nous avons décidé ensemble de partir parce que c’était trop dur, trop lourd, trop menaçant. 

Nos vies, celle de Paul et la mienne, se sont effritées.

Nous avons parlé de Dieu. De Dieu qui se tait.

Comme un fameux jour où son fils a été tué sur une croix, m’a-t-il expliqué. Si les hommes tuent d’autres hommes, mais pourquoi faut-il que Dieu laisse assassiner son propre fils ? 

Dieu se tait encore aujourd’hui. Pas seulement en Syrie, mais en Afrique de l’est, mais aussi chaque fois que quelqu’un meurt à cause de la folie des hommes.

Dieu se tait.

Et les hommes pleurent.

Est-ce cela à quoi nous sommes appelés ? A être témoin du silence de Dieu ? Je crie, avec tant d’autres, et Dieu se tait.

Entend-il au moins ?

Entend-il les pleurs qui déchirent le ciel ?

Paul m’a regardé.

Un peu de sel marquait sa joue qui portait ses larmes. Il était calme comme avant. Et il m’a parlé de tous les moments de sa vie où il lui semblait que sa vie était dans un cul de sac. Et comment Dieu – et pour lui Jésus – l’avait emmené plus loin que les murs qui semblaient l’encercler. Souvent il réalisait tout cela après les orages et les vents contraires. Il croit que tout ce que vivent les hommes, Jésus l’a vécu aussi: la faim, la soif, la fatigue, les menaces, les ruptures et la mort. Paul m’a raconté ses histoires de rencontres avec des femmes, des hommes, des malades, il m’a parlé de ses disputes avec les religieux, de ses discussions avec les politiques. Ce Jésus a été aussi loin que ce qu’un homme peut connaître. Peut-être a-t-il pensé avoir été abandonné lui aussi ?

Paul m’a répété plusieurs fois que Jésus parlait d’amour, de Royaume de Dieu, de vérité, de paix et de chemin. Il disait aussi que suivre Jésus n’était pas simple, mais que vouloir s’atteler à la paix et l’amour du prochain, ce n’est jamais simple. 

Je n’ai pas tout compris. Cette histoire de croix me trouble beaucoup. Comment Dieu peut-il permettre que son propre fils meure ? Paul m’a dit que c’est parce qu’il aime le monde entier qu’il a donné son fils pour que nous ayons la vie pour l’éternité, pas seulement après notre mort, mais déjà maintenant. 

Nos souffrances, et même notre mort, Jésus les a partagées, et Paul croit que Jésus nous a aussi accompagnés durant ces longues semaines de fuite.

Moi qui pensait que notre vie n’intéressait pas Dieu. Je réalise que Dieu s’intéresse à notre vie. 

Tu vas penser qu’on m’a lavé la tête.

J’en ai parlé avec Fatima. Elle m’a dit ces mots qui n’arrêtent pas de tourner en moi: « Laisse-toi trouver par Dieu. »

Quelques jours plus tard, pendant la pause, j’ai voulu en savoir un peu plus sur le jour de la mort de Jésus. Paul m’a raconté toute l’histoire, depuis la trahison d’un de ses amis, jusqu’aux procès devant le grand-prêtre et le gouverneur. Durant tout ce temps, il a été seul, et même au pied de la croix il n’y avait que sa mère, trois autres femmes et un seul disciple. Où étaient tous les autres ? Il est mort un vendredi, vers 3h de l’après-midi. Pour Paul, c’est la dernière déclaration d’amour de Dieu pour le monde.

Un Dieu qui connaît les souffrances de mon peuple, de tous les peuples, de tous les humains, sans distinction de religion, de couleur de peau, de sexe non plus. 

Un dimanche matin, je suis allé avec Paul dans une église. C’était la première fois que j’entrais chez les chrétiens. Ils ont chanté, leurs visages étaient graves, et ils ont partagé un repas: juste du pain et du vin. Paul m’a dit que c’étaient les signes du corps et du sang du  Christ et que moi aussi j’étais invité. Avant de me donner le pain, le pasteur m’a regardé et m’ai dit: la paix du Christ.

Aujourd’hui c’est tout ce dont j’ai besoin: de paix, d’une paix qui me calme, d’une paix qui me permette de vivre en sécurité, et aussi de me laisser à nouveau trouver par Dieu.

Dimanche prochain toute ma famille est invitée au repas de Pâques. Il y aura des haricots, de la salade et de l’agneau. C’est comme ça chaque année. Fatima préparera les gâteaux.

Bien aimée tante Samira,

si je t’écris tout cela, c’est pour te dire de ne pas avoir peur pour nous. Rassure aussi cousine Rosa avec laquelle tu es restée en contact et qui a épousé oncle Gavarian, un arménien catholique qui comprendra.

Que ton coeur ne pleure pas.

Embrasse chacun et que la paix soit avec vous tous.

Omar