Prédication du 10 septembre 2017 par la pasteur Line Dépraz

Exode 3 : 1-12 

Matthieu 16 : 13-20

PREDICATION

J’aime me laisser surprendre par Jésus. Mais il y a des fois où il me laisse perplexe. « Qui dites-vous que je suis ? » Est-ce que vous vous êtes déjà adressés à quelqu’un de cette manière ? A un parent, un ami, un collègue ? …Moi jamais. Et à chaque fois que je réentends ce récit de l’évangile et cette question de Jésus, j’ai un petit tressaillement. Je ne peux m’empêcher de trouver ça bizarre.

Parce que Jésus n’était pas idiot. Ni sourd. Ni insensible. Il savait ce que les gens pensaient de lui. Disaient sur lui, même dans son dos. Qu’avait-il besoin que ses disciples jouent les perroquets et lui répètent les rumeurs des rues ? 

Plus je la médite, plus je me dis que cette question n’est ni évidente ni anodine. Et que, peut-être, elle en cache un autre. Que, peut-être, elle vise plus à nous interroger sur nous-mêmes et qui nous sommes que sur Jésus et ce que l’on dit de lui.

Je m’explique…

« Qui dites-vous que je suis ? »

Le contexte dans lequel Jésus pose cette question est particulier. Dans l’évangile de Matthieu, on en est à un stade où globalement, Jésus fait parler de lui. Beaucoup. Trop diraient certains. Jésus fait parler de lui à cause de ses paroles, à cause de ses actes. Sa réputation le précède. Et ils sont nombreux dans le peuple d’Israël à questionner son autorité. Est-il oui ou non un envoyé de Dieu ? Est-ce un envoyé de Dieu comme on en a déjà connu (style, Elie, Jérémie, Jean-Baptiste) ou est-il particulier ? Et s’il vient bien de Dieu, dans quel but est-il envoyé ? Quelle est sa mission spécifique en regard de tous les autres ?

Ces questions sont cruciales pour la foi des gens de son époque. Une époque où prophètes et faux-prophètes se disputaient la considération des gens. Et le lieu où Jésus les empoigne, Césarée de Philippe, est hautement symbolique. Césarée de Philippe, ville construite en l’honneur de César, est en effet un lieu où s’affirment la puissance de Rome, sa renommée et le triomphe de la domination païenne. Le contraste entre ce que représente cette ville et la poignée de galiléens démunis qui s’interrogent sur l’autorité de Jésuss est saisissant.

« Qui dites-vous que je suis ? »

« Fils de l’homme », « Fils du Dieu vivant », « christ, serviteur, maître, frère, ami, seigneur », « bon berger, chemin, vérité, vie, lumière » ? Jésus s’est présenté sous de multiples facettes ; il a été reçu de multiples manières. C’est le cas aujourd’hui encore.

Ce qu’il y a de frappant dans les réponses qui ont été apportées à Césarée de Philippe, c’est que toutes traduisent une attente commune : celle d’une intervention décisive de Dieu dans l’histoire.

Comparer Jésus à un prophète, c’est le rattacher à l’histoire de Dieu avec son peuple. C’est attendre de lui des signes permettant de donner sens à son présent et d’envisager l’avenir.

Et puis, le confesser « fils de l’homme » ou « fils du Dieu vivant », des appellations qui sont dans la veine apocalyptique des récits bibliques, c’est reconnaître à Jésus la compétence de juger les nations et d’apporter le salut aux hommes.

L’attente exprimée est donc forte. Mais en même temps, les réponses telles qu’elles sont relayées par les disciples présentent un risque : c’est qu’elles soient la simple récitation d’un dogme, d’une histoire qui aurait été apprise au catéchisme, d’une tradition dans laquelle on se reconnaît plus ou moins. On est interpellé. On répond ce qu’on a toujours entendu.

Or, je crois que quand Jésus pose cette question, il ne cherche pas à vérifier notre catéchisme ou notre savoir sur lui. Je crois plutôt qu’il nous encourage, chacune-chacun, à nous situer face à lui.

L’enjeu de cette question, c’est notre capacité à dire notre foi.

Les disciples de Jésus sont attentifs à ce qui se dit autour d’eux. Ils savent ce que d’autres pensent de leur maître et ami. Ce qui leur manque peut-être à tous (aux disciples comme au peuple), c’est la capacité de sortir des clichés, des formules toutes faites, des attentes que d’autres ont portées pour intégrer au plus profond d’eux-mêmes qui est Jésus. Et puis, en témoigner.

A l’instar des disciples et du peuple de l’époque, il arrive souvent que nous croyions savoir. Savoir qui est Dieu, ce que dit la Bible, ce qui plaît à Jésus-Christ. Mais comme les contemporains des disciples, nous avons aussi des œillères, des évidences, des dogmes soi-disant immuables et inoxydables qui nous empêchent d’avancer.

Nous sommes capables des plus beaux –ou des plus exécrables- discours sur Dieu, sur Jésus, sur la foi, sur les dogmes, sur l’Eglise. Et si nous apprenions non seulement à « discourir sur » mais à « vibrer avec ». 

J’adore quand on m’explique avec force de détails comment le sublime gâteau au chocolat que l’on me sert a été confectionné. Je préfère mille fois mordre dans le gâteau.

S’il en était pareil de ma foi ? Que j’apprenne toujours mieux à la vivre et à en rendre compte non seulement comme d’un savoir pour convaincre et asséner mais à en vibrer de tout mon cœur, de tout mon être ? A devenir relais de vibration pour d’autres ? Source de curiosité, d’envie, d’élan ?

Ma foi… Si j’osais en témoigner non seulement quand je suis sûre de la logique imparable de l’argumentation de mon discours mais aussi en bafouillant parce que la foi, c’est quelque chose de vivant et qu’en en parlant, je me laisse gagner par l’émotion du lieu, du moment, des personnes présentes ? Je me laisse interroger par leur manière de dire la foi.

Jésus dans les évangiles tout comme Dieu dans de nombreux récits bibliques, aime accorder sa confiance à des hommes fragiles, faillibles. Choisir Moïse le bègue pour faire face au Pharaon et libérer le peuple des Hébreux de l’esclavage, c’était quand même un sacré pari.

Un pari qui nous rappelle que notre Dieu se compromet volontiers avec l’humanité dans toute son humanité imparfaite.

A Césarée de Philippe, l’important pour Jésus, ne réside pas dans les réponses qui sont apportées à ses questions mais dans le fait même de ce questionnement qui met en route et qui mobilise toute la personne de Pierre.

C’est pour cela qu’après que Pierre a confessé que Jésus est le Christ, le Messie, Jésus lui ordonne le silence. Ce que Pierre répond ce jour-là n’est pas destiné à devenir objet de catéchisme, source de diffusion pour convertir le plus grand nombre. Jésus n’attend pas de Pierre qu’il tonitrue sa réponse sous tous les toits. Il est avide de la recevoir, dans un murmure, comme une confession de foi qui ouvre un espace de dialogue entre son disciple et lui-même.

Et si l’attente de Jésus vis-à-vis de nous était toujours la même ? Alors je vous souhaiterais de tressaillir la prochaine fois que vous serez interpellés avec ces mots : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? ». Et je vous souhaiterais de lui répondre, dans un murmure qui revivifie votre relation au Christ.

Amen