Prédication du 18 février 2018 – Passion 1 – par la pasteure Sarah-Isaline Golay

Prédication Marc 1.12-15 et Exode 13.17-22

Carême 1

Dans la nuée entre bêtes sauvages et anges serviteurs

Le récit de la tentation de Jésus au désert est beaucoup plus résumé chez Marc que dans les autres évangiles, un peu comme si Marc renonçait à imaginer même ce que pourrait être ce temps d’épreuve au désert. Tout se cristallise dans ce verset : « Il vivait parmi les bêtes sauvages et les anges le servaient. »

En même temps c’est le temps de l’épreuve par satan en même temps il y a un goût d’harmonie dans cette parole, comme retourné au jardin d’Eden avec les bêtes sauvages et les anges serviteurs. Cette coexistence pacifique est troublante – des bêtes, des anges et Jésus –  préfigure certainement la promesse de paix, de réconciliation apportée par le Messie, il n’empêche c’est déstabilisant…

Cette étape initiatique de Jésus jeté dans le désert peut faire remonter en nous toutes les fois où nous avons été jeté, balancé, propulsé dans l’épreuve… 

Jeter, c’est le verbe grec utilisé pour mentionner que l’Esprit jette Jésus dans le désert (ekbalein). Personne, ni même le Christ, ne choisit de s’y coller, et il y a là une certaine violence de la vie à laquelle chacune, chacun n’a pas le choix de consentir…

Vivre c’est merveilleux, vivre c’est violent aussi. 

Marc ne dit rien de la nature de la tentation, ne décortique pas, n’explique rien de ce qu’a traversé le Christ, il met l’accent sur autre chose, sur un temps qui au cœur de toute cette violence peut être des secondes, des minutes, des parenthèses de paix ou de répit. 

Si l’Evangile de Marc nous dévoile un Christ qui traverse lui aussi toutes nos épreuves humaines, qui chemine dans le désert, qui s’enfonce dans nos bas-fonds d’homme et de femme, qui est lui aussi propulsé dans la violence de la vie, l’Evangile nous montre aussi que l’on peut y vivre quelque chose de transformateur, que cela coûte oui, que cela râpe et fait mal, mais qu’au cœur de tout cela, il peut y avoir des bêtes sauvages qui vivent avec nous tout comme des anges au service pour penser les plaies. 

Cette fraternité du Christ fait du bien pour chacun de nous personnellement quand nous vivons le désert de nos vies, mais cela fait du bien aussi à un autre niveau, au niveau de notre monde, où l’homme est un loup pour l’homme, ou tout paraît n’être que folie, excès, dislocation, presque autodestruction. 

En ce premier dimanche de Carême, 40 jours nous sont offerts pour vivre quelque chose de l’ordre du changement. Personne ne peut ignorer que c’est éprouvant d’incarner le changement, de se remettre en question, de vivre plus de cohérence, de se mettre en travers du courant du monde. 

Je crois qu’il arrive après des temps de luttes, de violence, de désert, que nous puissions vivre des petites victoires, des moments de répit, des moments d’harmonie, ou d’apaisement qui ont le goût du paradis, qui nourrissent l’espérance.

A l’image du récit de l’Exode, les Israélites marchent dans le désert précédés par le Seigneur dans cette nuée qui en même temps est signe de Dieu avec eux et en même temps empêchant de bien voir, proche et caché à la fois. Epreuve de l’exil et de l’inconnu d’une autre vie, temps du changement pour ces Israélites, temps du désert avec au cœur de ce chaos de la vie incertaine et violente, une présence de Dieu pour guider, soutenir, protéger. Que cela soit la nuée qui guide de nuit ou de jour ou les anges serviteurs au milieu des bêtes sauvages, il y a je crois dans toutes nos épreuves de vie, des instants de lumière au cœur de toute obscurité, des pauses de respiration, des reprises de souffle, des soins et des baumes.

Après ce temps de désert Jésus proclame le sens de sa mission, la bonne nouvelle de Dieu qui se fait proche, l’appel à changer à nous aussi nous plonger dans le désert de nos vies pour en ressortir différent, transformé, renouvelé et régénéré. A oser la vie et toute les violences qui en font partie, à oser le désert sans craindre car Dieu y sera présent avec nous , à oser en sortir aussi pour vivre différemment, autrement, avec la foi chevillée au corps qui fait de nous malgré et avec nos obscurités des frères et sœurs qui peuvent rayonner. 

L’image du bain froid m’est venu à l’esprit, personne n’a vraiment envie de se plonger dans un bain glacé surtout si on sort du sauna, pourtant une fois dedans après multiples grimaces et efforts pour passer de l’orteil au corps tout entier, il y a quelque chose de l’ordre du bien-être qui arrive, encore plus quand on en ressort, une sensation d’être revigoré, réchauffé, renouvelé.

Nous avons tous à cœur d’être épargné de tout mal, de toute larme, de toute souffrance, la vie n’est pas ainsi faite… dans nos bains glacés ou nos déserts, nous survivons parfois tant bien que mal, mais il est bon de se rappeler que déjà du temps des Israélites, et avec Jésus, Dieu a plongé lui-aussi dans nos ténèbres, jeté dans le puits de nos douleurs… et qu’il n’abandonne aucun de ses petits, aucun de ses enfants. 

Marion Muller-Collard a couché sur papier cette prière au Christ en lien avec ce récit de la tentation du Christ : (Eclats d’Evangile, page 380-381)

« Pas un recoin de la vie que tu n’aies visité

Tu entres dans le monde de plain-pied, tu déplies la carte de nos vies et en pénètre l’étrangeté

Tu nous connais bêtes sauvages, tu nous connais anges serviteurs, tu ne fuis aucune de toutes nos compagnies

Tu fais feu de touts nos bois morts

Tu dis que Dieu n’est Dieu que s’il connaît le spectre du vivant de bout en bout, du puits sans fond de nos douleurs à l’éclat vif de nos candeurs

Au désert du prends toutes nos vies à bras-le-corps. »

Vivre c’est inconfortable souvent, merveilleux parfois, douloureux aussi, notre chance, notre grâce est de croire fermement qu’il y a et qu’il y aura toujours quelqu’un pour nous tenir à bras-le-corps. 

Amen.