Prédication du 13 mai 2018 – Pâques 7 – par le pasteur André Joly

Prédication de Pâques 7 – 13 mai 2018 – autour de Jean 17, 11 à 19: Je ne te prie pas de les retirer du monde…

La nuit dernière, j’ai fait un rêve étonnant,

  • pas de ceux inavouable, rempli de puissance,

juste un rêve impossible.

J’étais parmi une grande foule, entre St François et Chauderon, et des tas de gens manifestaient. Il y avait beaucoup de jeunes, quelques adultes, mais très peu de personnes âgées. Certains chantaient, d’autres criaient, d’autres encore riaient. Certains portaient des pancartes où l’on pouvait lire:

Il est interdit d’interdire !

Soyez réaliste, demandez l’impossible !

Consommez plus, vous vivrez moins !

Faites l’amour, pas les magasins  !

La journée était baignée d’une douceur et d’une lumière diaphane.

Des commerçants étaient sortis de leur magasin et regardaient ce cortège avec étonnement et curiosité. Aucun transport public ne circulait et ce qui m’a frappé, c’est que les gens étaient habillés simplement, pas de femmes en tailleur, pas d’hommes en costume-cravate. Des cheveux longs, des pantalons patte d’éléphant, des chemises à fleurs, et des barbes. Beaucoup de barbes.

En passant devant l’église des Terreaux, mon regard a été accroché par deux hommes qui discutaient sur un banc. Leur conversation devait être animée parce qu’ils parlaient tout autant avec leurs mains.

Je me suis approché et j’ai tendu mon oreille pour essayer d’entendre ce qu’ils se disaient.

Le premier affirmait avec force:

La religion dit à l’âme de se préoccuper de son âme, mais elle est incapable de changer le monde. La religion est l’opium du peuple.

Le second lui répliqua: 

La religion consiste à faire connaître Dieu qui m’a envoyé. Je ne prie pas Dieu de retirer les hommes du monde, mais de les garder du Mal.

C’est bien plus tard qu’on m’a demandé si j’avais croisé Marx et Jésus sur le banc devant les Terreaux.

Et puis je me suis réveillé.

Et je me suis demandé si les disciples auraient été dans la manif’, ou assis autour de Marx et Jésus, ou s’ils seraient resté aux Terreaux à animer une célébration de la paroisse oecuménique des jeunes – la fameuse PODJ.

La question qui devait préoccuper les disciples de Jésus et les élèves de Jean tournait autour de leur rapport au monde:

A quoi sommes-nous appelés dans ce monde ?

A se préoccuper de notre âme, ou à changer le monde ?

Il y avait, chez une partie des disciples, l’idée que Jésus était le maître d’une société qui ne s’intéressait qu’à l’équilibre intérieur nécessaire  pour fuir les tribulations du monde. La seule nécessité consisterait donc à créer en soi un monde religieux qui devrait permettre de supporter les contingences.

La religion serait alors comprise comme un pansement, un Rohypnol ou un opium.

La prière, le culte, la foi ne seraient alors que des expédients pour des personnes faibles qui ne supportent pas le monde dans lequel elles vivent.

A quoi sommes-nous appelés dans ce monde ?

Chacun doit répondre personnellement à cette question, quand bien même nous sommes inscrits dans une histoire, une terre, une culture. Et loin de toutes les religions, de toutes les pensées de cultiver l’ambition qu’un autre ou qu’un système pourraient revendiquer une réponse quelconque. 

Jésus lui-même a envoyé ses disciples dans le monde, non pas pour les extraire du monde, mais pour les intégrer pleinement au monde.

Quelques femmes et hommes seulement qui ont été tirés du monde.

Non pas retirés, mais pris au sein de ce monde pour être détenteurs d’une révélation, d’un message, d’une parole qui agrandit le champ du réel, quelque chose de plus grand que nous, de plus haut que nous, de plus aimant que nous.

Et que nous, les chrétiens confessons être Dieu.

Et Dieu est tout, sauf un Rohypnol, sauf un opium, sauf une fuite qui  nous aiderait à tenir jusqu’à la fin.

Le grand renversement de l’Evangile, c’est de mettre en lumière notre soif et notre désir de récuser ce monde, notre conviction que les choses n’ont aucune valeur au regard de ce qui nous attend plus tard. Le Christ n’est pas un ascenseur qui ferait des aller-retour entre la terre et le ciel, entre le visible et l’invisible.

Le Christ est cet homme qui a rendu compte de l’attention et de l’amour de Dieu à notre égard, et ainsi nous désigner un chemin possible dans notre monde.

Le vertige, qui saisit certains, c’est – au moyen de la religion – de manipuler, par un discours théologique soyeux, et de confiner la révélation à un stricte discours sur l’âme.

La manifestation de la gloire de Dieu,

n’en déplaise à certains,

c’est la mort du Christ, et sa résurrection.

C’est l’affirmation pleine et entière que les échecs du monde, nos ruptures, nos ivresses, nos ambitions démesurées ne seront jamais dernières, parce qu’après la croix, il y a un tombeau vide, une vie offerte et promise, une vie qui conteste toutes les morts.

C’est le fondement de notre engagement dans le monde.

Certains en ont fait un projet social,

d’autres écologique,

d’autres économique,

d’autres politique,

d’autres encore culturel.

Rien n’est décisif.

Ce que le Christ place entre Dieu et lui, c’est cette prière que nous ne soyons pas rejoints pas le Mal, le Mauvais.

C’est-à-dire que nous n’instrumentions pas Dieu pour notre propre service.

Que nous ne mettions pas la main sur Dieu pour justifier nos propres choix.

Voilà un des sens de cette prière que le Christ adresse à son Père:  être gardé en Dieu, afin que nous ne nous perdions pas.

Être gardé, pour repas être abandonné, malgré les mille raisons de désespérer, malgré notre foi si rabougrie, malgré les découragements, malgré parfois notre peine à prier, à garder cette relation avec cet amour invisible qui nous tient dans notre monde visible.

Et vous le savez,

vous qui, un jour, avez été retenus par une présence qui vous a gardés du Mauvais.

Si nous avons été gardés du Mauvais, c’est que Dieu a délibérément choisi la force de l’amour pour porter et transformer le monde. Et cela, Marx aurait encore à le découvrir.

Amen.