Prédication du 1er juillet 2018 par le pasteur André Joly

Prédication du 1er juillet 2018 autour de Marc 5: qui a touché mes vêtements ?

En lisant le monde aujourd’hui, beaucoup d’entre nous se sentent désemparés et s’interrogent sur les relations qui s’installent petit à petit dans nos rapports à la société, au politique, à l’Eglise aussi.

Ce n’est pas une remarque rhétorique, ou un refrain passéiste qui rappellerait qu’avant les choses étaient meilleures, mais un véritable questionnement sur notre avenir, et surtout sur celui que nous nous apprêtons à laisser à nos enfants et petits-enfants.

Je sais, il y a une coupe du monde de football, et c’est un moment privilégié pour nous laisser emporter par les émotions sportives, les actions fabuleuses de ces joueurs et les ambiances de liesse populaire dans les stades et dans les fan zones où on a le sentiment de retrouver une cohésion, un vivre ensemble, une manière d’être uni par un projet commun.

Mais nous le savons, et vous avez vu ce qu’un geste de footballeur peut déclencher de passion, d’agressivité, de questions aussi.

Nous sommes des êtres de relations, et ces relations sont précisément ce qui nous relie au monde et aux autres. Dans des stades, dans le désir et la volonté de trouver une terre de refuge, dans notre capacité – ou notre incapacité – d’accueillir la différence, dans ces comportements égoïstes qui nous font interdire d’accoster à des bateaux remplis de migrants, en séparant des enfants de leurs familles, en érigeant des murs, en emprisonnant des opposants.

Ces questions-là renvoient tout autant aux relations que nous imaginons avoir avec Dieu, avec le Christ.

La double histoire de guérison que nous raconte Marc – celle de la fille de Jaïrus et la femme souffrant d’hémorragies – sont pleinement imbriquées l’une dans l’autre, comme si l’on ne pouvait pas les séparer, comme si elles appartenaient à la même réalité: le besoin de guérir.

Si nous nous arrêtons aux strictes questions de santé, alors nous considérons Jésus comme un thaumaturge, un guérisseur de maladies et d’infirmités, et qu’il suffit de l’implorer, ou d’opérer un contact furtif pour les choses aillent mieux. Lire l’Evangile comme cela, c’est en faire un livre de recettes. Et le Christ est infiniment plus grand que cette vision-là.

Ce qui est au coeur de ce récit, c’est bien la question des relations. Comment comprenons-nous notre relation au Christ ?

Pauvre, forte, exclusive, intime, nécessairement publique ?

Calée une fois pour toute, nourrie de catéchisme, d’expériences et d’engagements ?

Rassurante, questionnante, déroutante ?

Réconfortante, frustrante ?

Irriguée, asséchée ?

Mais ça dépend !

Vous le savez bien. Mieux que quiconque, vous qui êtes ici. C’est comme avec notre conjoint, nos enfants, nos amis.

Ça dépend.

Ça dépend d’eux, de nous, de nos histoires, de nos batailles, de nos échecs, et de nos succès.

Ce n’est pas parce qu’on a un toit qu’on se sent en sécurité.

Ce n’est pas parce qu’on est dans un projet conjugal, que ça baigne.

Ce n’est pas parce qu’on a un travail qu’on se sent respecté.

Ça dépend.

Ça dépend, parce qu’on est dépendant des circonstances, et souvent celles que nous n’avons pas choisies comme la sécheresse de l’âme, l’usure et la fatigue, l’intrusion de la maladie, et la mort aussi.

Marc ne dit rien sur les raisons qui ont poussé le chef de la synagogue, du beau linge en terme de religion, et cette femme souffrant d’hémorroïdes qui n’a pas d’histoires, pas de nom, rien à faire valoir.

Marc les réunit autour d’une expérience commune et singulière.

Commune: celle de la maladie. De cette menace qui met en péril ce que nous sommes, ou ce que d’autres sont. Le corps, contre notre volonté, ne nous appartient pas.

Singulière, parce que chaque expérience est unique. On peut la raconter, en témoigner, essayer de la comprendre, mais elle ne peut en aucune façon servir d’étalon pour aligner celles des autres.

C’est d’abord cela que Marc vous nous rappeler. Le Christ devient le récepteur de toutes ces situations particulières et pourtant toutes humaines. Participer à la grande communauté humaine, c’est faire face à la singularité de chacune et de chacun.

Beaucoup de personnes en Eglise pensent que la communauté chrétienne est ce lieu d’alignement sur le Christ, de parité, de conformité. Et beaucoup vivent les conflits en Eglise comme des contre-témoignages insupportables à assumer. Quand on est des chrétiens, on ne fait pas certaines choses. Quand on est chrétien, on se cause, on se pardonne, on va de l’avant.

Mais comment fait-on quand on est malade ?

On essaye d’atteindre le Christ.

On essaye d’atteindre le Christ.

Ce n’est pas un dû, ce n’est pas une récompense, ce n’est ni une ordonnance ni une absolution, c’est d’abord se mettre en route et aller à sa rencontre.

Certains le vivent de face, comme le chef de la synagogue.

Pas pour lui-même, mais pour sa fille. Et vous savez les insomnies brûlées par les soucis au sujet d’un proche.

D’autres, par derrière, sans vouloir se faire remarquer, sans rien demander, juste en croyant qu’un simple contact pourrait les sortir de l’insupportable. Au risque de provoquer l’étonnement du Christ lui-même.

Ces deux histoires pourraient rassembler tout le monde, la fille et la femme sont guéries. Les histoires respectives pourraient continuer. Mais c’était sans compter les entourages qui s’agitent, les ambiguïtés, le remue-ménage des uns et des autres.

On n’uniformise jamais les relations avec le Christ. Comme on ne met jamais la main sur le Christ. Et c’est bien cela le grand défi de notre monde, c’est la tentation des chrétiens, de vouloir avoir raison au nom de leur propre compréhension de  leurs relations avec lui. Cela se donne à voir et à vivre au travers de toutes ces questions clivantes que peuvent être l’accueil des personnes différentes sexuellement, des migrants qui nous révèlent que la véritable crise réside d’abord dans l’accueil que dans la migration, des séparations d’enfants et de la construction de murs qui veulent masquer l’angoisse des politiques.

L’Evangile – avec le Christ comme témoin prioritaire – rappelle avec force que c’est bien l’être humain qui est au coeur des relations avec Dieu, et que personne ne peut revendiquer une quelconque autorité pour légitimer nos propres angoisses de la différence. En ce sens la Bonne Nouvelle de Jésus Christ est offerte au monde, et plus nous la partagerons, plus s’élargira la foule pour nous permettre de voir le Christ, par devant ou par derrière.

Amen