Prédication à l’occasion de la Fête nationale par le pasteur André Joly

Matthieu 22

Certains disent que parler d’argent est une affaire assez grossière, somme toute.

Et pourtant la majorité de ceux qui travaillent et vivent dans ce pays est confrontée à une question de budget.

Assurance maladie, impôts, logements, tout ce qui devrait permettre à des personnes de pouvoir se sentir en sécurité est mis en abîme par des questions d’argent.

Alors, après les affaires que l’on connaît, gonflées ou non, après l’examen à la loupe des patrimoines de nos élus, après tout ce que l’on lit et l’on entend, et au vu de ce qui se passe dans le monde, la question des disciples est tout à fait pertinente:

faut-il payer des impôts ?

Et derrière cette question, c’est précisément notre rapport à l’Etat.

Le piège que tendent les émissaires des Pharisiens pour piéger Jésus semble imparable:

  • soit il répond oui, et c’est tout le rapport à Dieu qui est questionné, voire contesté;
  • soit il répond non, et alors il apparaît comme un séditieux prêt à défendre une bronca contre les autorités temporelles et donc un révolutionnaire qu’il faut éliminer.

L’alternative semble incontournable. Et de nos jours, après les abominables conflits qui se vivent au nom des religions, au nom des pouvoirs de l’argent qui alimentent ces conflits, au nom des mécanismes de corruption, certains n’hésitent pas à opposer l’Etat à Dieu.

Les Etats et leurs autorités n’ont jamais été exempts de dérapages, ni de violences institutionnelles d’ailleurs,

les Eglises non plus au demeurant,

mais à s’y pencher un peu plus, on pourrait argumenter plus utilement. On a plus besoin d’Etat que de religion. 

On a besoin de sécurité, d’équipement, de paix sociale, de santé, d’éducation, entre autres.

Dans ce chapitre 22, Matthieu traite des questions dernières: la résurrection des morts, le Messie, le commandement le plus important, les conditions nécessaires à la participation au grand banquet final,

et juste au milieu de tout cela, il y a la question de notre rapport au monde,

pas à la création,

pas à l’écologie,

pas au développement durable,

mais notre rapport, comme croyants, à l’autorité de l’Etat.

Ou dit de manière plus triviale,

de l’Etat ou de Dieu, qui a le dernier mot ?

Et donc à qui faut-il se soumettre in fine ?

La question demeure depuis des siècles et il ne faut pas être grand clerc pour imaginer les tourments qu’ont fait subir les Etats et les Eglises. Les guerres, l’inquisition, les massacres, les mises à l’écart, et nous nous réveillons à peine.

A peine.

Le monde d’aujourd’hui est pris en tenailles par des forces souvent contraires, des forces extrêmement puissantes dont les carburants sont l’argent et le pouvoir. Ce n’est pas un réquisitoire contre l’argent ou le pouvoir, mais bien de savoir ce que nous en faisons.

Voilà la réponse de Jésus.

Il n’y a aucune ambiguïté sur nos responsabilités face à l’Etat. Nous y participons par  notre impôt. Qu’il soit heureux ou non est une autre affaire. Mais les citoyens, quelles que soient leurs convictions sont tous liés à une co-responsabilité. Et les croyants ne peuvent s’y soustraire. 

La gestion de cet impôt incombe à l’Etat qui a pour charge de le mettre au service de tous. 

Aux yeux des croyants, ce n’est pas un simple service administratif, c’est un projet voulu par Dieu. Et et ce sens, il doit aussi être porté spirituellement. Nos autorités sont au coeur de notre prière afin qu’elles continuent d’être au service de leurs concitoyens. 

Je m’étonne toujours d’entendre cette plaidoirie d’une séparation de l’Eglise et de l’Etat. Chez nous, depuis des siècles, il y a cette conviction que les choses visibles et invisibles sont tenues ensemble et qu’elles ne s’opposent pas, et qu’à ce titre les Eglises ont leur part de responsabilités dans le vivre-ensemble. 

La Fête nationale est l’occasion de redire cela.

Nos destins de croyants et de citoyens sont indéfectiblement liés.

Parce que nous sommes les mêmes, et que nous ne pouvons être séparés.

La menace, du temps des disciples, qui s’est répétée à leur suite, c’était de fuir le monde, de récuser ses règles et de créer un monde où, soi-disant, Dieu seul serait l’autorité dernière, quitte à ce qu’elle soit représentée par un gourou, un illuminé par je ne sais quel feu d’artifice et qui deviendrait ainsi Dieu à la place de Dieu. 

Dieu ne veut pas cela, sinon pourquoi se serait-il incarné dans l’un de nous ?

Ce monde est le nôtre, 

et il est celui de Dieu.

En même temps, conjointement.

C’est cela l’immense ouverture de l’Evangile, c’est de  ne jamais séparer le monde de Dieu de celui du monde des hommes.

Précisément parce que le monde des hommes, c’est le monde de Dieu.

Nous se sommes pas en train de jouer notre salut en venant à l’église, ou d’être rassuré pour la vie d’après.

Nous venons ici parce que le Christ a quelque chose à nous dire pour aujourd’hui.

Et aujourd’hui, à la lecture de l’évangile: il nous dit: Discernez bien ce qui est de l’ordre de l’Etat, et ce qui est de l’ordre de Dieu. Mais ne prétextez pas Dieu pour vous retirer du monde.

Et en même temps, il invite ses détracteurs à entendre cette affirmation :

Rendez à Dieu ce qui est à Dieu. 

Et c’est bien de cela qu’il est question.

Rendre à Dieu ce qui lui appartient: la gloire, la reconnaissance, le monde ainsi confié, la terre qui nous porte, les bénédictions quotidiennes sans lesquelles nos vies ressembleraient à des champs de batailles, et aussi tout ce qui nous porte vers le meilleur : la joie, l’espérance, le bonheur des audaces et des achèvements, et l’immense privilège de côtoyer ceux qui ont été disposés sur nos chemins.

Comme chaque année nous sommes invités aujourd’hui à relire notre histoire commune qui a façonné notre manière d’organiser notre Etat et  ses institutions. Et les historiens nous aideront encore mieux à comprendre tout ce qui nous a conduits jusqu’ici.

La sagesse et la clairvoyance de nos autorités ont permis à ce pays de continuer à être un modèle de liberté.

Mais aujourd’hui, nous pouvons remettre à plus grand que nous tout ce qui nous a été confié comme bénédictions.

Les musiciens appellent ça un Te Deum.

Certains une prière.

Quelques-uns des soupirs.

D’autres une retenue nécessaire.

Et nous avec l’orgue et les cors, avec les chants et la prière, avec nos dons et notre présence, nous rendons grâce à Dieu pour tout ce qu’il a permis et offert de beau à cette terre et à ceux qui l’habitent.

Amen