Prédication du 28 octobre par le pasteur André Joly

Prédication du 28 octobre 2018 autour de Marc 10, 46b-52: la guérison de l’aveugle Bartimée

Après la demande de Jacques et de Jean de siéger à la droite et à la gauche du Christ dans sa gloire et la réponse du Christ, les choses devaient être entendues. Jésus doit monter à Jérusalem pour y souffrir et pour y mourir. Cela est ainsi et chacun se doit d’entendre, et peut-être de comprendre ce plan de Dieu. Le temps des miracles est passé, les signes ont été laissés, les enseignements se concentreront désormais sur la passion et ses quelques signes anticipatoires comme l’onction de Béthanie. Tout est ordonné à cela.

Et au milieu de cette remontée vers Jérusalem, il y a ce grain de sable dans la journée de la foule: un aveugle qui refuse de rester à sa place,  comme tous les handicapés, et qui invoque une prise en pitié.

Mais Jésus n’a pas guéri tous les malades, il n’a pas convaincu tout le monde, et tant de questions demeurent non résolues. Il aurait pu allonger un tantinet son ministère pour assoir sa vision d’un monde ancré en Dieu par la foi, et donner un peu de temps au temps.

Un aveugle.

Si ce n’était qu’un aveugle physique. 

En l’occurence, cet homme est empêché d’une relation visuel, d’homme à homme avec le Christ.

Marc ne rapporte pas une question métaphysique questionnant la réalité et la pertinence de Jésus. C’est juste un empêchement physique.

Un empêchement physique qui prend racine dans une compréhension religieuse de l’époque, à savoir que toute forme de maladie est à lire à partir de la notion de péché. Quelque chose donc s’est produit dans l’histoire de cet homme, ou de ses parents, qui a perturbé sa relation à Dieu, et qui se donne à vivre par un handicap physique.

C’était ainsi.

Une perturbation.

Notre monde est confrontés aux perturbations.

Climatiques, économiques, politiques, migratoires, sécuritaires, informatiques.

Nous sommes confrontés à des défis communautaires et personnels faramineux. 

C’est ainsi.

Nous avons joué les apprentis sorciers en nous disant que les grands enjeux du monde ne pouvaient pas être enracinés dans l’être humain. Et que la technologie et l’argent seraient les seuls agents stables de la croissance, du profit, et donc de la sécurité. Or, dans les faits, ce n’est ni vrai, ni juste. Nous nous sommes aveuglés nous-mêmes par une volonté d’en vouloir plus, d’en faire plus, d’en amasser plus.

La cécité a ceci de contraignant c’est, non seulement qu’elle empêche les personnes de se mouvoir spontanément dans l’environnement communautaire, mais qu’elle inhibe la lisibilité du monde. 

Comme être humain, nos décisions, nos choix, nos engagements sont marqués par le monde dans lequel nous vivons: notre héritage familial, nos amours et nos emmerdes, nos échecs et quelques réussites non dénuées de fierté. Notre bain culturel nourrit et influence qui nous sommes.

Et selon que nous soyons de Lausanne, de Manille ou d’Alger, nous n’avons pas appris à intégrer les codes de comportements de la même façon.

L’aveugle de Marc est sur le bord de la route parce qu’il ne voit rien, et parce que sa société lui a montré où est sa place: à l’écart, loin de la foule qui marche. 

Mais si nous nous détachons un tant soit peu de sa cécité, reconnaissons que beaucoup de nos contemporains lui ressemblent parce qu’ils ne partagent pas les codes comportementaux généraux.

Et nous donc !

Ne vous êtes-vous jamais senti largués ?

Sans pouvoir vous raccrocher à ces valeurs et à leurs racines ?

Sans pouvoir vous sentir membres d’une communauté de vie ?

Prenons les réseaux sociaux et toutes leurs techniques: FaceBook, Instagram, Snapchat, Twitter. Les jeunes vous diront qu’ils se sentent isolés sans ces moyens de communications virtuelles. 

Les moins jeunes – ou les plus expérimentés – pensent – du moins certains – qu’il n’y pas de société sans des relations en chair et en os, face à face, dans une constellation de regards, d’étonnements, de rires et de moues, habités par les bruits des mots et des soupirs. 

Pensez-vous nécessaire de partager avec le monde entier le menu de vos dimanches, les couchers de soleil de vos vacances, et les vidéos virales transmises par d’autres ?

Ce sont deux sociétés qui se côtoient, mais qui ont de la peine à se rejoindre. Parce que l’une n’arrive pas à lire l’autre.

Et vice versa.

Mais plus que cela, je suis largué par les combines financières mondiales, les jeux politiques qui font des victimes civiles, les équilibres militaires qui justifient la vente d’armes qui ne sont pas faites pour un musée mais pour être utilisées, les assassinats de journalistes au prétexte qu’ils sont des menaces.

Je suis largué par les cultures de la peur et de la haine, …et par tant d’autres choses encore.

Alors comment allons-nous faire pour continuer à vivre ensemble ?

Faut-il des cécités autonomes pour que nous ne provoquions aucun accident et que nous puissions marcher dans les clous ?

C’est bien le débat entre la foule qui lit et croit comprendre le monde, et qui veut le faire taire, et l’aveugle qui ne veut pas de la place qu’on lui a assignée. 

 

Au fond il s’agit de deux cécités qui se rencontrent.

L’une bien réelle, physique.

L’autre plus insidieuse, moins évidente.

Mais deux cécités tout de même.

Alors comment s’en sortir ?

Si notre monde, avec ses dirigeants et ses peuples, joue la carte du quant à soi, alors il s’agira d’astreindre des places aux bords des routes à ceux qui sont repoussés parce qu’ils n’ont ni emploi, ni futur, ni sécurité.

Mais, nous le savons, les défis migratoires ne seront jamais définitivement supprimés, tout comme les équilibres commerciaux, la paix, la justice, la solidarité.

La foule et l’aveugle sont aveugles.

Mais ce qui va changer leur avenir à  tous les deux, c’est le cri de cet homme isolé sans repères extérieures et qui va plonger en lui pour arracher les seuls mots qui le feront quitter le bord de la route:

« Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ! »

Ou dit, avec d’autres mots:

« Je ne peux pas lire le monde sans toi ».

Les protestants ont pour vocation de questionner, de provoquer et de contester ces manières de croire que nous nous en sortirons seuls. Que nous ayons le sentiment d’être sur le bord des chemins, ou consentant dans une foule qui croit savoir où elle va.

Il nous faut lire le récit jusqu’au bout.

« Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a guéri. » Aussitôt, il put voir, et il suivait Jésus sur le chemin. »

L’horizon, c’est Jérusalem, l’arrestation, le procès et l’exécution. 

L’horizon, c’est la suivance de celui qui va tout récapituler sur la croix. Et c’est en cela qu’il ouvre les yeux à la fois de l’aveugle et de la foule à qui il intime l’ordre de lui faire une place en l’appelant.

La grande guérison, telle que la comprend l’évangéliste Marc, c’est de suivre le Christ les yeux ouverts, et refuser de cautionner un mode qui éloigne les aveugles, tout en croyant que nous ne sommes pas borgnes. 

Les yeux ouverts,

qui ne peuvent s’ouvrir sans nous regarder tels que nous sommes, des êtres humains qui ont besoin d’être remis debout, guéris et qui peuvent reprendre leur place dans la foule qui suit le Christ.

Les yeux ouverts,

qui, désormais, ne nous permettront plus de laisser croire que les laissés pour compte n’ont que ce qu’ils méritent,

mais que chacun a une place dans le groupe qui accompagne le Vivant.

Amen.