Prédication du 18 novembre 2018 par le pasteur André Joly

Prédication du 18 novembre 2018 autour de Sophonie 3, 14 à 20: vous n’aurez plus à craindre le malheur.

Tout n’est question que de perspective.

Vous trouverez en annexe les documents que vous m’avez demandés.

Tout va bien, à part l’inondation de ma cave, mais c’est annexe.

J’ai transformé l’annexe de ma maison en atelier.

La grande puissance a annexé une partie du pays voisin.

Tout n’est question que de perspective.

Il n’en reste pas moins que certains d’entre vous ont vu, ou voient encore leur existence annexée par des épreuves, des soucis, des événements qu’ils n’ont ni choisis, ni voulus.

Si nos environnements directs, ici en Suisse,  ne sont plus confrontés à des menaces ou à des faits de guerre, beaucoup de nos contemporains se sentent emprisonnés par le chômage, la maladie, des relations tordues, des histoires malmenées. Avec l’impression que c’est injuste, et donc inacceptable.

Le peuple juif a vu non seulement ses terres envahies par les troupes du roi Nabuchodonosor, mais également une grande partie de sa population déportée en Babylonie. Et c’est bien cette image-là que nous renvoie la Bible ce matin: la Babylonie, comme lieu et expérience d’une déportation.

Pendant la deuxième guerre mondiale, les nazis en ont fait une priorité idéologique, et bien après l’armistice, ces abominations ont continué ailleurs en Afrique, en Asie, en Amérique latine, comme aujourd’hui.

Ces réalités ne sont pas comparables et ne doivent en aucun cas l’être. Mais chaque être humain porte en lui une expérience qui l’a conduit là où il ne voulait pas aller.

Nos existences se heurtent à ce qui nous est imposé, à quoi nous sommes contraints, et pour beaucoup c’est l’expérience du malheur.

Et il n’y a rien de plus difficile que de parler de son malheur.

Même dans une expérience collective, les sentiments, les luttes, les blessures varient, parce qu’elles sont personnelles, intimes, irréductibles.

Les raisons, ou les causes de nos Babylonie, s’enracinent dans des réalités historiques, dans des comportements, dans des circonstances que nous relisons après coup. Cela n’y change rien, nous sommes dedans, et même si nous tentons de comprendre ce qui se passe, il nous faut traverser ce temps avec nos questions, nos révoltes et nos colères, nos humiliations et nos sentiments de solitude.

Comme beaucoup d’autres nous avons été emportés, avec tout ce qui nous paraissait solide, nos convictions, notre travail, nos amitiés, parfois notre couple, et puis cette santé que nous pensions nous tenir sans problème encore longtemps. 

Nous avons été emportés en Babylonie, notre Babylonie, cette réalité que nous n’avons pas choisie et qui, pourtant, nous serrent, nous enserrent, nous tient en dépendance.

Voilà le contexte de l’histoire du peuple juif avec Dieu, voilà le lent, très lent dialogue qui se heurte à l’incompréhension et à la recherche criante de sens.

Alors Dieu dans tout cela ?

Faudrait-il lui imputer toute responsabilité ?

Le convoquer au procès de l’histoire ?

Lui demander des comptes ? S’intéresse-t-il aux hommes ?

La parole, dont Sophonie est dépositaire, se fait l’écho du malheur. Elle ne le cache pas, ne le minimise pas, ne l’explique pas. Mais elle se déploie plus loin que les réalités, parce que elle est habitée d’une promesse qui vit au-delà des contingences. Dieu se donne à entendre, toujours et encore, et je veux garder avec vous ces quelques mots qui construisent et structurent notre temps.

« Le Seigneur ton Dieu est avec toi… »

Face aux Nabuchodonosor qui ne recherchent que la confiscation des pouvoirs et des richesses, 

face à ce qui nous emmène en Babylonie, 

face à ce qui, en nous, ressemble parfois à des aridités et des stérilités, 

face à ce monde qui se déchire et qui repousse au-delà de nos terres ceux à qui nous contestons le droit de vivre,

face à ces mépris qui dénient aux plus faibles une place reconnue,

Dieu se pose en présence agissante, malgré les apparences. 

Au coeur des faiblesses,

au milieu de nos bonheurs voilés,

au plus profond de nos humiliations et des images décrépies de nous-mêmes, Dieu s’annonce comme celui qui est là où nous sommes.

Quel défi pour les yeux de la foi !

Je pense aux Rohyngas, aux Syriens, aux Afghans, aux Yéménites, aux Soudanais et aux Libyens.

Je pense aux victimes des guerres économiques qui délocalisent, qui licencient pour augmenter leurs profits.

Je pense à ces jeux politiques qui ont oublié le bien commun.

Je pense à nos Eglises qui se plaignent du vide, du manque d’intérêt, du peu de reconnaissance.

Dieu est là.

Présence forte ou diaphane,

rayonnante ou discrète.

Dieu est là.

Et il habite le monde.

Il se tient face à tous les Nabuchodonosor et au sein de toutes les Babylonies du monde.

Il traverse toutes les déportations, toutes les annexions, et, avec les yeux de la foi, nous affirmons aujourd’hui que Dieu n’est pas étranger au monde, parce qu’il vit dans notre monde, parce qu’il s’incarne dans notre histoire.

C’est ce que la tradition chrétienne ne cessera de redire en préparant les festivités de Noël.

Dieu est là,

et même cela, les puissants et les faiseurs de malheurs n’y pourront rien. 

Dieu est là.

Voilà le premier pilier du prophète.

Et voici le second

« Vous n’aurez plus à craindre le malheur…»

Il n’est pas dit que le malheur disparaîtra.

La déportation en Babylonie est bien réelle, comme toutes nos batailles, et nous serions bien vaniteux de penser que la foi anesthésierait ou sublimerait nos souffrances. La foi n’est pas un pansement, une drogue, une fuite.

La foi, c’est l’attention à une parole plus grande, plus large, plus profonde aussi. Et ce qui résonne aujourd’hui par l’engagement du prophète, c’est le rappel que Dieu ne laissera jamais la peur répondre au malheur.

Ce n’est pas une posture de mépris à ce que nous vivons, bien au contraire, c’est l’affirmation que Dieu se révèle à nous par tout ce qui nous bouscule, nous conteste, nous menace aussi.

Et il ne veut pas que nous nous perdions. Alors il fait, et il refait, jour après jour, le chemin de nos réalités. Aucune violence, aussi radicale, aussi destructrice soit-elle, ne peut empêcher une rencontre, une promesse, un engagement de Dieu pour nous éviter de nous perdre.

Cela est vrai de sa part, 

cela est vrai pour notre part. En ce sens, nous avons la légitimité et aussi la responsabilité de nous tenir face aux tyrans, face à ce qui laboure nos histoires, en proclamant l’autorité de Dieu sur toutes choses. Y compris sur celles dont nous pensons qu’il est absent.

Y compris dans la vie de Nabuchodonosor qui entrera, à la fin de l’opéra, dans une nouvelle histoire de relations renouvelées avec ses filles, et avec Dieu aussi.

La peur du malheur est toujours plus grande que le malheur lui-même, parce qu’elle lui donne une autorité.

Mais la promesse est plus grande que nos combats:

« Je soignerais vos blessés,

je ramènerai les exilés,

je changerai en renommée le mépris que l’on vous témoignait,

je vous ramènerai et je vous rassemblerai. »

Dieu revendique toute autorité, 

toute présence,

toute action 

et il se tient à nos côtés.

Maintenant et toujours.

Amen