Prédication du 10 février 2019 par le pasteur Virgile Rochat

« la pêche miraculeuse, une histoire qui déchire grave », prédication sur Luc 5, 1-11, le dimanche 10 février 2019 à la cathédrale de Lausanne par le pasteur Virgile Rochat.

Qui de vous connait l’expression : « ça déchire, ça déchire grave, ça déchire sa race » ? Cette expression a fait florès au tournant du millénaire chez les jeunes de banlieue. Elle signifie : « c’est vraiment très bien, c’est super, c’est au-dessus de tout ! »

La pêche miraculeuse, une histoire qui déchire ?

Eh oui, elle déchire. Elle déchire les filets… Il y a quelque chose de tellement abondant que cela déchire… Ca déchire grave  

Partons à la découverte de tout cela et mêlons-nous à la foule du bord du lac de Génésareth :

1Or, un jour, la foule se serrait (se pressait) contre lui. 

Y a pas à dire, c’est à peu près certain que Jésus Nazareth devait en avoir du charisme ! On venait venir de partout pour l’entendre. La foule se serrait contre lui nous dit le texte. On connait cela de nos jours il y a des vedettes que l’on doit protéger de leurs fans pour éviter qu’elles ne soient écrasées par la foule…

 

Bon, pour Jésus, de nos jours, c’est un peu moins apparent… c’est le moins que l’on puisse dire… Bouddha, Mahomet, les GAFAS ou Wallstreet semblent avoir plus de succès…  

Mais pourtant si on fait une recherche honnête, déprise des préjugés nombreux dans notre culture, Jésus, c’est pas mal : le pardon, le partage, la guérison, la libération… N’est-ce pas ça la parole de Dieu ? 

Tout ça est donc bien intéressant non ? Et assez nécessaire, non ? 

Premier acte : Jésus se tenait au bord du lac de Gennésareth. 

Sur le bord du lac, la limite, le limnès, le marais, entre le sec et l’humide. De nos jours, les bords de lac sont généralement aménagés, mais à l’état naturel, il y a presque toujours une zone marécageuse. Jésus s’y tient, c’est un endroit instable potentiellement dangereux (on peut s’enfoncer), ce n’est ni sécure ni agréable. De plus Jésus se trouve carrément coincé entre la foule et l’eau.

Il cherche donc un bon endroit, duquel il puisse enseigner et être entendu (le Christ cherche toujours un bon endroit pour être entendu !)   

 2Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac : Ca fait « tilt », il monte dans une barque.

(Mentionnons au passage que la barque est une image de l’Eglise qui est le lieu d’où la parole est prêchée)

et demanda à Simon de quitter le rivage et d’avancer un peu ; 

(…) puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules. 

Ici, trois hypothèses pour éclairer cela :  

  1. On peut y voir pratiquement la nécessité de pouvoir disposer d’un amphithéâtre et d’une « chaire » pour enseigner (la crique étant l’auditoire)
  1. On peut y voir le désir pas devenir un gourou manipulateur qui obnubile des foules. Jésus sait qu’il n’est pas bon d’être trop près. Il convient de mettre placer une distance entre lui et les gens pour qu’il y ait espace de liberté. Il prend donc un peu de distance. Il monte dans une barque et met un espace entre lui et la foule. Un espace d’interprétation…
  1. On peut y voir aussi ce positionnement de Jésus qui, au début, se trouve entre la terre ferme et l’eau. Puis à distance légère du bord, et après son enseignement, carrément en eaux profondes.

Quand on sait ce que représente la mer pour les juifs de l’époque, on voit que Jésus va entrainer ces foules à pouvoir vivre dans des zones de non confort, à en être vainqueur, voir y trouver une vie abondante ?

En effet, Que représente l’eau, le lac, les flots, la mer, pour ce peuple du désert, de la terre, de la culture de la terre ? Un danger. Un danger considérable : le lieu des monstres marins, du fameux Léviathan. Le déluge qui arrache tout sur son passage, le passage de la mer Rouge… 

La mer, un danger réel d’ailleurs, le danger du naufrage que Victor Hugo a tellement bien décrit : 

Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfouis ! V. Hugo

C’est cet imaginaire-là qui est derrière notre histoire (comme celle de la tempête apaisée), et il est très éclairant, on va le voir 

2e acte 

4Quand il eut fini de parler, 

On va passer de la théorie à la pratique !!!

… il dit à Simon : « Avance en eau profonde, et jetez vos filets pour attraper du poisson. »  

Avance en eaux profonde (le bathos => bathyscaphe).

Aller en eau profonde, (on vient de le dire) pour le juif qu’est Simon, c’est aller vers, aller sur le lieu de la terreur et du danger…

5Simon répondit : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre 

Il y a là l’image poignante de la condition humaine. Le désir de bien faire, de faire juste, (surtout dans les nobles causes) et l’échec bien souvent…

Simon ne dit pas : « j’ai déjà essayé et j’ai pas pu… ». Il dit : sur ta parole, je vais jeter les filets. » 

Il y a confiance en la Parole ! il y a, dans le geste de jeter les filets, le geste d’abandonner, de lâcher, de se dessaisir… le geste concrêt de la confiance…

Puis le texte nous dit :

6Ils le firent et capturèrent une grande quantité de poissons ; leurs filets se déchiraient. 

Je vous le disais que c’était une histoire qui déchire !

 C’est l’abondance de vie qui « déchire sa race » … qui va plus loin… Il y a là bien sur une image de la grâce surabondante…

Et celle-ci nécessite la venue de plusieurs personnes de plusieurs bateaux… Elle crée le collectif, la communauté. Il y a tellement de poissons qu’il faut être à plusieurs… 

7Ils firent signe à leurs camarades de l’autre barque de venir les aider ; ceux-ci vinrent et ils remplirent les deux barques au point qu’elles enfonçaient. 

Cette abondance crée l’Eglise !   

3e acte : 

8A cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus en disant : « Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un pécheur. » 

On a ici un modèle d’une forme de repentance, ou de conscience de la finitude humaine qui s’enracine non pas dans le fait de commettre une faute, un péché, mais dans la conscience de la grandeur. De l’immensité de Dieu… Ce qui clairement exprimé dans le verset suivant :  

9C’est que l’effroi l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, devant la quantité de poissons qu’ils avaient pris ; 

L’effroi, le mysterium tremendum et fascinosum de Rudolf Otto, le mystère fascinant qui fait trembler et qui conduit à la foi..

Et puis vient cette fin du récit. 

Elle commence bien : « Sois sans crainte »… mais se termine plutôt mal : « désormais ce sont des hommes que tu auras à capturer. » 

Comment voir l’évangile (et l’évangélisation) comme une pêche (ou une chasse) ? Comme une prise, avec un hameçon, un appât, un filet, et au final une proie… et c’est d’ailleurs cela a qui a écarté bon nombre de personnes de la foi : se sentir piégés, se sentir annihilés… et souvent il faut le dire l’Eglise a été un lieu de mort  

Comment comprendre ? à mon avis, qu’on ne peut bien comprendre ce récit de miracle qu’en prenant conscience profondément de ce que représente l’eau et la mer dans l’imaginaire juif du temps de Jésus… 

Le salut, selon l’évangile et dans ce texte, ne peut être entendu que comme le fait d’être sorti de la situation d’horreur que représente l’eau, la mer, les flots dans l’imaginaire juif de l’époque.

Le verbe utilisé par Luc pour cette action de pêcher/capturer, c’est « zogrein » : peut être pris au sens de : prendre vivant, rendre à la vie, ranimer…

C’est vraiment histoire qui déchire, je vous l’avais annoncé !

Puissions-nous, comme Simon et les siens, tout laisser pour suivre un tel sauveur !  

11Ramenant alors les barques à terre, laissant tout, ils le suivirent.

Amen