Prédication du 24 février par le pasteur André Joly

Prédication autour de Luc 6: l’amour des ennemis le 24 février 2019

L’amour des ennemis,

c’est la tarte à la crème du christianisme.

On en parle,

on débat,

on s’écharpe même – c’est un comble.

Mais qu’est-ce qu’on en fait ?

D’autant qu’en régime chrétien, on nous a appris que la bataille contre le mal n’était jamais terminée.

Pas seulement en nous-mêmes, dans nos univers familiers, mais aussi en communauté qui doit gérer ces sorties des clous qui vont de la petite contravention pour dépassement de stationnement aux crimes les plus abominables qui doivent les sanctionner.

Alors,

lorsqu’on en vient à réfléchir sur ces relations qui nous tiennent et qui sont le ciment de notre vie commune,

lorsque certains qui ont pris la liberté de faire alliance avec un conjoint et se retrouvent dans un étouffoir,

lorsque nos enfants deviennent des murs auxquels nous nous heurtons,

lorsque nos amis se détournent de nous,

lorsque les conditions de travail nous poussent à l’isolement,

lorsque la maladie nous rappellent aux limites du corps,

et que l’on entend cette phrase impossible

Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous persécutent…

qu’est-ce qu’on en fait ?

Allez la dire aux victimes de Daech, aux familles qui n’ont plus de quoi s’alimenter à cause d’un dictateur paranoïaque.

Allez la dire à cette mère de famille qui a vu son enfant tué par un chauffard ivre.

Allez-y, portez-la en étendard de votre foi, de votre attachement à Dieu,

si c’est cela que vous croyez.

Si c’est bien de ce Dieu-là dont vous voulez rendre compte.

Sans compter parfois le dégoût que peut provoquer certains de nos propres comportements. Nous pouvons être notre propre ennemi.

Cette histoire d’aimer ses ennemis est l’écharde dans notre esprit depuis des siècles, et au nom de la foi, sous le couvert de la foi, et parfois avec la bénédiction de l’Eglise, voire dans l’Eglise, les pires atrocités ont été commises.

Et le Christ en rajoutera quand il demandera de tendre l’autre joue.

Qu’est-ce que je fais de tout cela ?

Nous avons enterré parfois ce qui nous a atteint et nous a fait mal. Et ces souvenirs savamment enfermés ressurgissent lorsque nous nous dévoilons. 

J’ai été éduqué par cette conviction qu’en faisant le bien, on récolte le bien. C’est très simple. Pas de prise de tête. Evite les embrouilles, rends service, soit médiateur plutôt que provocateur, et tu verras combien les chose peuvent être douces.

Cette éducation-là est basée sur un principe de réciprocité. On fait le bien, on récolte le bien; on donne, on reçoit. On aime, on est aimé. C’est simple, pratique, et pas cher.

Le Christ lui-même le dit:

« Si vous aimez seulement ceux qui vous aiment, pourquoi vous attendre à une  reconnaissance particulière ? »

Donc, la réciprocité, qui consolide des mondes clos où la seule manière d’être et de faire doivent être celles de tout le monde, cette réciprocité ne nous aide pas face à nos ennemis.

Alors comment se comporter face à ce qui ne saurait tarder être un affrontement inévitable ?

Les pistes qui suivent ne sont pas des recettes toutes faites, parce que la Bible ne fonctionne pas comme cela, mais des ouvertures, des pistes, des invitations.

D’abord, nous dit le Christ, répondre à la violence par la violence ne vous aidera jamais à sortir de ce cercle infernal. Parce qu’elle vous saisit tout entier et ne peut que nourrir les mêmes comportements que vous êtes prêts à dénoncer. Aimer nos ennemis, là encore ce n’est  pas une recette, c’est une direction à chercher de relations fondés sur autre chose qu’une stricte réciprocité. Et là nous n’avons pas encore épuisé le monde des possibles.

Ensuite, inventez des comportements qui portent le bien, c’est-à-dire qui relèvent au lieu d’écraser, qui rétablissent au lieu de juger, qui reconnaissent au lieu de mépriser. C’est terriblement difficile parce que cela nous demande de dépasser ce qui nous enferme au nom de notre propre défense et de la considération que nous avons de nous-mêmes. Cela fait appel à des valeurs que nous croyons indispensables à la compréhension que nous nous faisons du respect de nous-mêmes. 

Vous avez tous vécu ces moments où vous vous êtes sentis déconsidérés par des remarques, des paroles, des comportements qui font mal. L’amour des ennemis à ces moments-là ne vous apparait que comme une vue de l’esprit. Vous vous débattez en vous-mêmes en vous demandant comment vous allez vous en sortir.

La tentation, c’est d’utiliser les mêmes armes que celles que vous dénoncez, au nom de votre propre intégrité.

Faire du bien, selon les lignes de l’Evangile, ce n’est pas racheter des comportements, c’est se dépouiller de toute prétention à vouloir sortir de la violence par la violence. 

Faire du bien c’est sortir des cercles vicieux du mal, pour entrer dans un autre possible.

Le Christ en est là. Loin de lui l’idée qu’on pourrait adopter une recette qui règlerait le problème, mais proche des hommes pour savoir qu’on ne s’en sort jamais si facilement, tant pour les méchants que pour les victimes.

Faire du bien, c’est entrer dans un mode de vie dont nous aimerions être les bénéficiaires.

Enfin, et ce n’est certainement pas la moindre indication du Christ, notre mesure à l’égard des autres sera celle de Dieu à notre égard. Nous portons en nous l’amour que Dieu nous porte. 

On ne parle pas de récompense éternelle qui sera distribuée plus tard quand il faudra régler les comptes. C’est dans l’instant présent que se donne à connaître Dieu. La mesure de Dieu à notre égard ne se calcule pas aux crédits que nous accumulons pour les temps éternels, mais  elle se déploie par l’écoute du Fils, dans une relation vivante avec lui.

C’est la toute la démesure de Dieu: ne pas se figer sur la mesure de l’homme, mais lui rappeler que ses engagements sont de maintenant sont aussi précieux que ceux qui sont inscrits dans sa promesse à lui.

Parce qu’in fine, c’est bien de cela dont il s’agit: la promesse que rien ne nous enfermera, rien ne nous retiendra, rien ne nous tiendra éloignés de la mesure abondante de Dieu à notre égard.

Pas même nos ennemis qui méritent beaucoup mieux qu’une tarte à la crème,

mais qui, par nous et avec le Christ, peuvent être emmenés plus loin que ce qui les enferme.

Amen.