Prédication du 17 mars 2019 – Passion 2 – par le pasteur André Joly

Prédication du 17 mars 2019 – Passion 2 – autour de Luc 9: la transfiguration 

Pierre, le croyant phare de l’équipe des disciples ne savait pas ce qu’il disait.

Les disciples furent saisis de peur, et ils ne racontèrent rien personne de ce qu’ils avaient vus.

Quel échec !

Après un événement qui convoque Jésus, Moïse et Elie dans une expérience de lumière éblouissante qui témoigne de la gloire de Dieu, le témoignage est remis à zéro.

Zéro.

L’impact sur ceux qui sont censés relayer le message de la Bonne Nouvelle, de l’Evangile, est quasi nul.

Et cette expérience-là, nous l’avons connue un jour ou l’autre de notre histoire avec notre Eglise: cette incapacité à transmettre un tant soit peu ce projet de vie auquel nous croyons parce que nous avons été appelés pour en rendre compte.

J’entends, tout comme vous probablement depuis une semaine des critiques qui se veulent fondées sur la gouvernance de notre Eglise, sur les hoquets d’une Eglise soeur, sur les « je ne comprends pas que….à leur place je… » et je les reçois non pas comme une attaque, mais comme le souci que les uns et les autres portent à cette communauté à laquelle nous sommes profondément attachés. 

Nous ne sommes certainement pas dans une phase de transfiguration, au sens d’une révélation que notre misère peut être transcendée par le Dieu de Jésus-Christ.

Mais nous pédalons dans la semoule, nous tâtonnons, nous nous débattons, nous nous échinons comme Don Quichotte sur ses ailes de moulin, qui voyait en elles de monstrueux géants qu’il devait combattre. 

Parce que son obsession de la chevalerie était devenue telle qu’il se devait de l’incarner au point de vivre en dehors de la réalité.

La réalité. Mais de quoi parlons-nous ?

De la nôtre ?

De celle que nous imaginons être celle de Dieu ?

De celle que nous voulons voir transformer en profondeur ce monde secoué ?

Parlons donc d’abord de la nôtre.

Vous lisez les journaux, tout comme moi. Et donc vous en avez assez pour comprendre quels sont les défis que nous devons résoudre en tant de communauté humaine: celui du climat – et ce n’est de loin pas une mince affaire, celui de la migration, celui de la vague d’intolérance qui se faufile dans les recoins noirs des frustrations, celui de la moralisation de la vie publique, celui de la parcellisation de nos sociétés, celui des exclusions, celui de la sécurisation des moyens de transport, celui de la banalisation des comportements à l’égard des femmes et des enfants, celui de l’éthique jusque dans nos lieux d’Eglise.

Ce n’est pas toute notre réalité, mais c’est une partie de notre réalité.

Parlons de votre réalité.

Comment faites-vous pour articuler votre vision de la vie, des relations, des valeurs qui vous habitent avec vos temps d’échec et de cassures ?

Vous n’êtes pas toujours glorieux.

Je le sais parce que je les traverse aussi.

Parlons enfin de la réalité de Dieu.

J’en rêve. Tout comme vous.

Je prie pour que ces psaumes récités à longueur de jour, que ces textes prophétiques criés au puissants de ce monde il y a longtemps, que ces promesses repassées en moi comme le baume nécessaire aux brûlures du temps, 

je prie pour tout ce qui habite en moi finisse par me joindre à Dieu et à établir un contact qui m’emmène dans une autre réalité.

C’est bien de cela dont nous parlons, avec tout ce bénévolat qui a été offert, souvent reconduit, d’une fidélité extraordinaire.

Alors pourquoi Luc nous raconte cette histoire de transfiguration qui ne fait même pas avancer les disciples ?

Peut-être précisément pour casser l’idée que nous nous faisons de Dieu, et du Christ par la même occasion.

Nous avons besoin d’un Dieu de lumière, qui resplendisse, qui irradie, qui nous fait voir une blancheur éblouissante.

Nous avons besoin que les choses s’arrêtent, loin des bruits de la plaine et des foules.

Nous avons besoin de fixer cette vision-là. Une vision de gloire. Les disciples ne veulent en aucune manière que les choses leur filent entre les doigts.

Et ils ont la solution: s’installer. 

Loin des autres, loin des bruits, loin des menaces, loin de la maladie et de la mort qu’ils côtoient tous les jours.

S’installer pour développer une religion de l’impossible: vouloir faire descendre ce Dieu-là sur terre, et l’empêcher de remonter.

Alors que Dieu est déjà descendu, mais pas avec les costumes qu’on voudrait le voir porter.

Le Christ est parmi eux, parmi nous.

Et nous ne comprenons pas encore tout à fait. Ou nous ne voulons pas comprendre qu’il vit au milieu de nous.

Au milieu de nos débats, nourris par quelques surdités.

Voilà le malentendu. 

Vouloir un autre Dieu.

Que le vrai Dieu de Jésus-Christ,

qui se tue à redire qui il est.

Et parce que ce qu’il dit est inacceptable, alors on s’organise pour l’éliminer.

Et ce qu’il dit à ses disciples – à savoir qu’il va être livré et mourir – est tout bonnement inacceptable pour eux.

Parce qu’ils ont leur vision de Dieu, de celle de Jésus, de la mission de transformation réussie qu’ils s’apprêtent à conclure.

Ce récit de la transfiguration est un de ceux les plus subversifs du Nouveau Testament, parce qu’il démasque notre vision tordue de Dieu.

Cette expérience de la transfiguration, commentée par tant de spirituels, d’artistes, de poètes, est là pour nous rappeler que le monde que le Christ vient habiter, n’est pas une représentation technicolor d’un spectacle céleste auquel nous assisterons quand nous aurons passé de l’autre côté,

mais que notre monde est le monde de Dieu.

C’est tout le sens du temps de la Passion: nous préparer à cheminer avec le Christ et nous approcher un tant soit peu de  cette présence active du Christ parmi nous.

Une présence tout autre.

Une présence qui va habiter jusqu’à la condition ultime et inhumaine de la torture.

Et cela a de quoi nous effrayer.

C’est de cela dont il est question aujourd’hui.

Et Luc mobilise les sens de ceux qui ont partagé une partie du ministère de Jésus: voir, entendre, ne pas pas savoir, ne pas comprendre, ne pas parler,

parce que nous n’avons pas toujours les mots pour dire la véritable gloire de Dieu.

La gloire de Dieu ne s’immobilise pas dans les visions que nous pourrions connaître.

La gloire de Dieu se fait entendre par ces quelques mots: « Celui-ci est mon Fils, que j’ai choisi. Ecoutez-le ! »

Et ces paroles de Dieu viennent se fracasser sur notre prétention à vouloir figer les choses, à vouloir construire des lieux de stabilisation, d’immuabilité, de fixation éternelle.

Je ne sais pas ce qui s’est passé dans  l’esprit de ces disciples.

Mais ce qui est dit, c’est qu’ils n’en parlèrent à personne.

Parce qu’avant de rendre compte de Dieu, il faut se mettre à écouter le Christ.

Cette remarque s’adresse d’abord à moi, qui n’a de cesse de me retourner, et d’assurer ainsi que je ne m’installe pas dans une arrogance de savoir, mais qui m’invite à écouter le Christ et à me mettre en route avec lui.

Jusqu’au bout.

C’est-à-dire jusqu’au moment où je dois faire face à l’incompréhensible.

Sa mort, bien entendu.

Mais aussi toutes celles, grandes et petites qui n’ont pas fini de traverser mon chemin.

Ce compagnonnage ne se terminera jamais.

Non pas que je l’ai décrété.

Mais parce que Dieu l’a décidé.

Amen.