Vendredi-saint 2019 – lettre du pasteur André Joly

Lettre d’un inconnu à propos de la mort d’un certain Jésus, Fils de Dieu

Si vous lisez ces lignes, c’est que je serai mort. Je m’y prépare depuis quelques années déjà et je rêve de me séparer de ce monde dans un soupir. Non pas que cela me réjouisse, mais parce que cela s’inscrit dans l’ordre naturel des choses. Je m’y fais petit à petit, poussé en cela par la mort inattendue de mon fils et la maladie de celle qui aura été poussée dans le silence jusqu’il y a deux mois où elle est morte.

Mais vous m’avez accompagné ces derniers jours après m’avoir aidé à réglé mes affaires et c’est vous que j’ai chargé d’organiser ma cérémonie funéraire.

J’ai traversé le temps avec le besoin de me faire discret. Pour ne pas souffrir, pour ne pas me perdre, pour ne pas m’exposer aux regards des autres. 

J’ai développé une capacité de me faire oublier et de me faufiler dans la communauté sans m’y faire remarquer. Et si aux  grandes étapes de la vie religieuse annuelle j’étais là, ce n’était jamais au premier rang.

Deborah, que j’aime si intensément, et dont la famille habitait juste de l’autre côté du ruisseau qui séparait nos propriétés, me disait souvent que la vie est précieuse et qu’il fallait l’aimer en paroles et en actes. Elle avait une manière toute particulière de regarder les gens et de leur parler, comme si Dieu lui-même était présent en elles. Une attitude de délicatesse, de présence, d’attention et de douceur.

C’est grâce à elle que nous avons fait le voyage jusqu’en Galilée. 4 mois de travail auprès d’un charpentier qui avait besoin d’un sacré coup de main pour l’aménagement d’une grande villa. Cet homme travaillait seul, même si de temps en temps son fils venait lui donner un coup de main. Celui-ci ne parlait pas, mais travaillait comme deux. Une fin de sabbat, il m’a emmené, avec quelques amis, au bord du lac de Galilée. Une foule immense l’attendait et il s’est mis à lui parler. Longtemps. Calmement. Comme un homme de Dieu. Je veux dire, comme quelqu’un qui connaît les secrets de la vie et de la foi. Et personne ne l’interrompait. Il parlait de tout: de ne pas juger les autres, d’aimer pleinement, d’être lumineux, des vraies richesses, de prier et de pardonner, de ne pas se venger, et d’avoir confiance en Dieu, et de notre vie qui doit porter des fruits.

Déborah souriait comme si elle savait déjà toutes ces choses. Elle était heureuse et moi aussi.

Nous sommes rentrés à la maison et je n’ai plus entendu parler de lui, sauf lorsqu’un lointain cousin m’a parlé d’un événement difficile  à croire. Il était dans une petit ville de Galilée et il semble qu’un certain Jésus ait ramené à la vie un jeune homme qui s’était tué dans les collines à la recherche d’une brebis. Ce Jésus dont la réputation était de plus en plus grande doit être celui avec lequel j’ai travaillé quelques jours et qui nous a emmenés au bord du lac. Cela a fait grand bruit. Un mort qui revit ? Qui doit-il être pour opérer de tels prodiges ?  

Il y a deux ans je me trouvais à Jérusalem, quelques jours avant la Pâque. Marcellus, un officier romain, m’avait fait demandé pour des travaux à sa maison, au nord de la forteresse Antonia. La ville était sens dessus dessous. Rapport à ce Jésus qui était entré en ville deux jours plus tôt comme un roi. Tous les habitants étaient sortis et acclamaient cet homme. Roi, sauveur, fils de Dieu. Tout le monde se bousculait, et les prêtres du temple semblaient débordés. C’est du moins ce qu’on m’a raconté. Au troisième jour de la semaine l’ambiance était lourde. Jésus devenait une menace pour beaucoup: les autorité religieuses qui ne pouvaient accepter que quelqu’un se proclame Fils de Dieu, les autorités romaines qui ne voulaient plus d’un roi. Je me suis retrouvé dans la cour d’un caravansérail pour manger. Il y avait une bonne dizaine d’hommes qui parlaient à voix basse. Je me suis assis à côté d’un grand gaillard qui m’a tout de suite  dit s’appeler Jacques. Il suivait, avec d’autres, Jésus depuis presque trois ans, et il s’était pris à l’aimer. A vrai dire son histoire était incroyable: fils d’une grande famille de pêcheurs, il avait repris l’affaire avec son frère Jean, et juste au moment où les choses semblaient repartir, voilà que ce Jésus, en passant devant chez eux, leur a demandé de le suivre. Cela était de l’ordre de l’évidence pour eux. Et même leur père était consentant.  J’ai de la peine tout de même à me dire que d’une simple regard les gens peuvent tout laisser pour suivre ce Jésus. 

Marcellus, lui, n’était pas étonné. Il a laissé sa famille dans ce village de la côte Almafitaine pour s’engager dans la légion. C’était aussi quelque chose de l’ordre d’un appel à servir le peuple et la patrie. Il avait eu l’occasion de parler avec Jésus et il me disait tout le bien qu’il pensait de cet homme, entre autre à cause, ou devrais-je dire, grâce à la guérison de la fille d’un capitaine stationné à Capernaüm.

Si Jésus était vraiment l’envoyé de Dieu, comment se faisait-il que tant de haine se soit dirigée contre lui ? 

Deux jours plus tard, la ville avait tourné casaque. Jésus était devenu l’homme à abattre. Je me suis mis à la recherche de Jacques qui avait disparu. Une femme, assise à la porte des Poissons, et qui avait participé au repas de la veille avec Jésus et ses amis, avait le regard vague et un perdu. Ils étaient partis en direction du Mont des Oliviers. Là-bas, Jésus a été arrêté par quelques soldats, et depuis pas de nouvelles.

Ce n’est qu’en début d’après-midi qu’alerté par le bruit de la foule, je me suis retrouvé emporté dans cette vague humaine qui semblait accompagner un condamné à mort. Tout le monde criait, et j’ai reconnu celui qui m’avait emmené avec lui et ses amis jusqu’au lac de Tibériade.

J’ai vite perdu la notion du temps. je me suis retrouvé coincé derrière un immense rocher face à trois croix. Jésus était au milieu. Et là plus personne, plus de foule, plus d’amis, juste une poignée de soldats. Comment en était-on arrivé là ? Comment peut-on se trouver à acclamer un envoyé de Dieu pour finalement le laisser condamner ?

Qui s’est trouvé menacé dans cette affaire ?

La religion, la politique, la société ?

Il faisait noir, et mon esprit s’est senti perdu. J’avais le sentiment d’une terrible erreur judiciaire et en même temps d’un destin inachevé.

Tout ce que j’ai cru, construit, patiemment rassemblé se trouvait questionné par cet événement profondément injuste. 

Dieu se serait laissé manipuler ?

Tant de gens se croient habités par des combats qu’il leur faut mener au nom de la religion et des vérités qu’elle croit détenir. 

Et on a lapidé.

Et on a exclu.

Et on a jugé, désigné à la condamnation.

Et on a fait de l’être humain le sujet de notre propre répulsion sous prétexte qu’il nous menaçait.

Mais qu’est-ce qui construit notre communauté ? Nos injonctions à l’exclusion, ou notre capacité à faire une place à ceux qui nous parlent de notre propre misère ?

Nous serions-nous tous trompés sur la gloire de Dieu ? J’ai toujours pensé que nous vivions dans un état transitoire avant la grande révélation avec anges et trompettes, et me voilà face à un homme écartelé qui me parle de ceux qui sont abandonnés. Dieu ferait-il corps avec ceux qui n’ont même plus droit à la parole et qui meurent ?

La grandeur de Dieu se donnerait-il à saisir dans son abaissement ?

Je vous assomme avec mes questions. Mais je n’ai pu traverser les deuils de mon fils et de mon épouse qu’avec vous, parce que vos gestes, vos mots et vos accueils répétés à votre table me parlaient silencieusement d’un Dieu qui se tient à nos côtés.

Je veux croire que c’est aussi vrai pour tous les assassinés dans leur corps et dans leur âme.

Dieu se serait-il mouillé en faveur de l’homme jusqu’à l’infamie ?

Alors, il a définitivement pris cause pour nous qui avons maudit, renié, bafoué.

Nous ne serions ni perdus, ni oubliés pour Dieu.

Serait-ce le dernier signe que nous avons encore une place dans son coeur ?

Vous direz un peu cela devant la tombe ouverte, et certainement mieux que je ne l’ai écrit. Vos mots parleront alors d’un homme qui a cherché le sens d’une vie qu’il souhaitait belle et bonne.

Vous réciterez le qaddish et vous me laisserez aller là où je suis attendu.

Le Christ m’y attend.