Prédication de Pâques 2019 par le pasteur André Joly

Prédication de Pâques 2019 à la Cathédrale de Lausanne autour de Jean 20, 1 à 9

Ce devait le retour à une vie plus stable.

D’ailleurs les rituels de la mort avaient repris.

Les femmes faisaient leur travail.

Les hommes se demandaient ce qu’il fallait faire.

Et c’est ainsi que les choses ont continué.

Nous aussi on connaît ça.

Après une défaite, une séparation, une mort, on se remet vite en selle pour ne surtout pas laisser au temps le soin de laisser la place au chagrin, à la décompensation, à la plongée dans l’enfer du doute et du burn out.

Alors quand on vous vole les seules choses qui ne permettent aucun doute, comme un cadavre par exemple, alors il y a de quoi se mettre à courir.

Parce que la curiosité est plus forte.

D’ailleurs avec ce Jésus, il fallait s’attendre à tout.

Mais c’était trop lourd à porter tout ça,

trop difficile à comprendre.

Croire ou douter.

Croire et douter.

Le moindre indice devait les remettre dans la course.

C’est le cas de le dire.

Et là, rien.

Rien à voir,

rien à dire,

puisqu’il n’y a plus rien.

Et ils ne comprennent rien parce qu’on leur a même dérobé le cadavre.

Tout a disparu.

Sauf quelques linges, témoins de la mort et de l’ensevelissement.

Nos vies sont marquées par des étapes de morts.

Les morts naturelles auxquelles on s’attend et qu’on aimerait repousser, les morts imposées difficiles à croire et à admettre, la mort d’un amour, d’une amitié pour laquelle on se fera entendre: Tu t’en sortiras, tu verras.

Voir. Mais bien sûr.

Et si c’était d’abord cela la résurrection: voir.

Voir que les choses ne sont pas telles qu’elles nous sont familières.

Voir une ouverture de tombeau, une réalité apparemment définitive, nous indiquer autre chose qu’un cadavre.

Vous avez vu, un jour ou l’autre,

oui vous l’avez vu, parce que je l’ai vu, un redressement, une remontée dans le monde des vivants, un nouveau départ,

vous l’avez vu, n’est-ce pas ?

sans comprendre, sans anticiper, sans même y avoir été inviter par des signes et des prodiges.

Quand bien même nous savons que ce n’est pas toujours grâce à la vue. Parce que ce n’est pas la vue qui nous aide à comprendre, comme dans l’expression: « Je ne vois pas ce que tu veux dire ».

Vous voyez ce que je comprends ?

Le matin de Pâques, il n’y a rien.

Circulez, il n’y a rien à voir.

Et c’est bien là le problème.

Quand on a été habitué à voir des estropiés remis debout, des malades retrouver une santé, des morts revenir à la vie, des foules nourries avec deux pains et quelques poissons, du vin en abondance à partir de quelques litres d’eau, ça finit par vous labourer l’esprit, et on se dit qu’avec lui les choses devaient être éclatantes comme la beauté d’un vrai miracle.

On projette sur le Christ ce qui nous a été donné de voir sur d’autres: les effets de la puissance et de la gloire de Dieu. 

Et la première constatation, c’est qu’il n’y a rien. Rien qui prouve, rien qui réfute.

Revenons au texte, et constatons que les choses sont assez mal emmanchées.

C’est une femme, une voix mineure, voire négligeable du temps de Jésus qui est la première à ouvrir cette journée de la résurrection. La révélation se donne à quelqu’un qui n’a aucun crédit pour la faire circuler. C’est improbable comme stratégie de communication et d’information, et c’est pourtant celle que nous propose Dieu.

Et face à cette annonce rapportée par Marie de Magdala, deux disciples se mettent à courir.

Deux ténors: Pierre – qui s’est proprement débiné en reniant le Christ, et ce disciple sans nom, mais dont on nous dit qu’il est le seul à croire. Autant dire que c’est assez mal parti.

La suite viendra, nous le savons: les ténors, le conseil, ceux qui croient d’entrée – comme une évidence, ceux qui doutent et qui ont besoin de toucher pour croire. 

Ce qui m’intrigue, c’est cette note de fin de passage qui précise que « …jusqu’à ce moment les disciples n’avaient pas compris l’Ecriture qui annonce que Jésus devait être relevé d’entre les morts. »

Comme si l’auteur de l’Evangile voulait marquer clairement cette conviction qu’en se réclamant du Christ, on ne comprend pas nécessairement l’Ecriture. 

Ou dit avec d’autres mots, fréquenter le Christ ne mène pas automatiquement à tout comprendre, tout saisir. Même quand on s’appelle Pierre. Ces premiers instants du dimanche matin sont d’abord là pour nous rappeler que nous faisons l’expérience de la Résurrection non pas comme une donnée dogmatique, théologique, intellectuelle, mais comme un dépouillement de tout ce que nous croyons savoir à propos de ce Jésus. 

Ces premiers instants sont là pour préparer ceux qui viendront et qui seront des relations privilégiées avec celui qui est venu, une fois encore apporter la vie, sa vie.

A mon niveau, je ne peux parler de Résurrection qu’en termes de mise en marche. C’est ce qu’en a compris Eugène Burnand avec cette toile qui représente les deux disciples en direction du tombeau vide. Il faudra faire le détour du vide pour se préparer à accueillir la vie.

Regarder la mort en face, notre propre mort bien sûr, mais aussi tout ce qui meurt en nous et dont le Christ nous assure que ce ne sera pas la ligne d’un horizon définitif. Notre vie véritable, c’est le Christ.

C’est pas moi qui le dit, c’est Paul, l’autre poids lourd de la foi chrétienne.

Marie de Magdala participe à l’annonce de la résurrection en mettant en relation les apôtres avec l’apparent non-sens de la situation. Elle leur permet de se remettre en route, voire de courir, même s’ils ne comprennent pas ce que ce relèvement signifie. 

Je crois que se mettre à courir juste après un désastre, c’est croire que la vie continue.

Sans savoir très bien comment, ni dans quelle direction, mais en étant poussé par une force qui ne s’explique pas autrement qu’en se laissant saisir par le Christ.

J’ai, tout comme vous, voulu que ma vie ait une direction. Cela a fonctionné, mais pas toujours. J’ai connu des chutes, des égarements, des stops techniques, des culs-de-sac, des fossés, et aussi des morts.

J’ai été relevé.

Ce mystère,

c’est-à-dire cette réalité dont le sens m’est caché pour le moment,

ce mystère s’enracine dans Celui que je confesse être ma vie.

La vie de Marie de Magdala, de Pierre, de Thomas et des autres disciples, tous les autres, c’est le Christ.

Quoique nous vivions, ou même que nous mourions, notre vie, c’est le Christ.

Dit ainsi, il y a de quoi voir venir.

Au-delà de l’incroyable.

Au-delà de la mort.

Amen