Pâques 2 – 28 avril 2019 – prédication par le pasteur André Joly

Prédication du 28 avril 2019 – Pâques – autour de Jean 20, 24 à 29: Thomas

Est-ce qu’il y avait de l’eau dans le gaz ?

Cette histoire de résurrection tournait au vinaigre.

La révélation de Jésus à Marie de Magdala a dû piquer l’amour-propre de certains marcheurs mâles qui avaient été élevés au rang de disciples, contrairement à d’autres, et qui devaient se demander pourquoi ils n’avaient pas été en première ligne pour assister au relèvement du Christ.

Sans compter le reniement de Pierre qui a dû faire un peu de foin, les murmures qui ont alimenté les on-dits, et sans doute aussi la question du leadership, de la direction des affaires après la mort de Jésus.

De l’eau dans le gaz.

A y repenser cela fait des siècles qu’il y a de l’eau dans le gaz, en Eglise, en société, à l’international.

Chacun y va de sa vérité, parce que chacun est habité par des convictions qui ne sont pas contestables.

On imagine ce groupe de disciples comme l’idéal communautaire par excellence.

On se dit tout.

On partage tout.

Tout le monde prie.

Tout le monde croit.

Tout le monde porte une même vision sur ce que doit bien pouvoir être ce projet de vie de Dieu incarné en Jésus Christ.

Une belle unanimité.

Et ces deux événements: la mort et le relèvement du Christ vont mettre à jour les visages de la suivance.

La trahison.

Le reniement.

La fuite.

Les pleurs.

Le doute.

Pour la joie, il faut bien relire ces deux chapitres consacrés à la résurrection, il n’en est fait mention qu’une seule fois.

Pas de quoi fanfaronner.

Alors quand Thomas émet quelques doutes quant à l’authenticité de cette nouvelle-là, il ne joue pas au sceptique de service. Il porte ce que les croyants portent. Il met à jour ce que beaucoup vivent.

Il en est et il n’a pas déserté la communauté des disciples, et en même temps il est habité, probablement rongé par le doute.

Il se regarde comme il est.

Il n’est pas dupe sur ses performances religieuses. 

Il n’a jamais brillé au sein du groupe des disciples, si ce n’est pour dire qu’il ne sait pas, qu’il ne connaît rien des choses qu’il ne voit pas.

Thomas, le prototype de ceux qui se reconnaissent en relation avec le Christ et qui se démènent avec ces questions qui agitent le coeur et l’âme comme une boule de flipper.

Ici bin Thomas.

I am Thomas.

Sono Thomas.

We are all Thomas.

Nous sommes indubitablement reliés à la grande communauté visible et invisible des croyants, et pourtant nous ne cessons pas de godiller entre l’exercice de la foi – parce que ce n’est pas comme l’air qu’on respire inconsciemment, la foi ça demande qu’on se bouge, qu’on investisse un peu de soi, qu’on accepte de croire que le soleil brille alors qu’on est en plein orage –

entre l’exercice de la foi, donc, et les états de choc des doutes, des refus, des « je ne sais pas, je ne connais pas… »

Mais alors, qu’est-ce qu’il fait là ?

Thomas.

Que faisons-nous là ?

Chacun porte une réponse, et parfois son ne sait pas, on ne connaît pas le chemin.

C’est aussi cela la résurrection. Accepter que nous ne sachions pas tout, avoir de la peine à reconnaître le tombeau vide, hésiter, demander de l’aide à notre raison, à notre vue et demander une entrevue à Jésus lui-même.

Thomas va mettre les doigts dans l’engrenage. Il ne le sait pas encore, mais il va demander un geste que le Christ va lui accorder. 

Un geste incongru, peut-être déplacé aux yeux des champions de la foi, toucher.

Toucher le corps du Christ pour pouvoir se laisser toucher à la foi.

Il  y en a parmi nous pour qui la question de la foi ne se pose pas. Elle fait partie de l’existence comme les battements du coeur, co-existante, co-pulsante.

Il y en a parmi nous pour qui la question de la foi s’est mise au travers du chemin et à force de contours, de retours, d’hésitations et finalement de décisions, et est devenue cette part de réalité qu’il faut nourrir, entretenir, rassurer.

Il y en a parmi nous qui ne savent pas, mais sont là comme l’officier romain, comme Thomas qui ne veut pas partir, mais qui ne sait pas encore tout à fait pourquoi il est là.

Où se situe Alexamenos ? Personne ne le sait. Mais il est caricaturé pour ce qu’il vit là où il vit.

Thomas est celui qui est comme il est là où il est, dans un espace délimité ni par les codes de la foi, du savoir-vivre, des déclarations définitives, ni par la crainte de déplaire, de ne pas être du sérail, encore moins par les articles de foi.

Thomas ne craint pas de déplaire à Dieu.

Thomas ne se cache pas derrière les convenances.

Thomas ne recherche pas la belle unanimité que proclament les Eglises et les chapelles.

Thomas veut simplement être qui il est devant Celui qui montrent ses blessures attestant ainsi qu’il a été rejeté et éliminé.

On ne peut pas descendre plus bas.

Dieu ne peut pas descendre plus bas.

Alors nos doutes, nos questions, nos besoins de voir et de toucher, notre attachement à la raison, nos errances, nos fuites et nos retours, nos moqueries et nos silences, 

est-ce que tout cela peut menacer le Christ ?

Rien n’est étonnant pour le Christ.

D’ailleurs dans tous ces récits de résurrection, Jean ne nous parle que d’impossibles: une femme porteuse de la nouvelle d’un tombeau vide, d’un disciple qui n’a que ses doutes à faire valoir devant le Christ, l’aveuglement des autres qui ne reconnaissent pas le maître, le rétablissement de celui qui l’a renié – forme secondaire de la trahison.

Thomas ne se bat pas contre lui-même.

Il est comme il est. Et sa dignité réside dans ce qu’il est, et non pas dans ce que les autres aimeraient voir de lui: un déclaratif puissant.

Ce qu’il y a d’étonnant dans cette histoire, c’est que nous nous représentons tous Thomas mettant ses doigts dans les plaies du Christ – comme le Caravage l’a représenté. Or rien n’est dit. Le texte est muet. Là encore nous nous sommes approprié  une suite comme s’il fallait le faire entrer dans notre manière de comprendre la relation au Christ.

Même nos fantasmes s’invitent à la lecture de cet épisode.

La Résurrection n’est jamais celle que nous croyons. Article d’un credo, noyau dur de notre foi, promesse d’une vie après la mort, ou simple accueil de ce que nous vivons, simple prise au sérieux de qui nous sommes.

Jésus, le Ressuscité, va se tenir devant un de ses amis et va lui permettre d’aller jusqu’au bout de ses demandes: vérifier que le crucifié est bien celui qui est en vie. 

Vouloir toucher  cette part de la relation avec le Christ, c’est commencer  mettre les doigts dans l’engrenage de la vie. D’une vie qui se tient devant le Christ et qui accepte d’en répondre devant lui.

Amen