Prédication du 7 juillet 2019 par le pasteur André Joly

Prédication du 7 juillet 2019 autour de Luc 10, 1 à 9: le Royaume s’est approché de vous, Luc 10, 9
Ça envoie du lourd !

Vous connaissez tous cette expression qui renvoie à un événement – souvent musical, mais pas seulement – et qui a une conviction, un rayonnement, un talent reconnus par beaucoup.

Ça envoie du lourd !

Quand est-ce que l’Eglise a envoyé du lourd ?

A-t-elle envoyé un jour ou l’autre du lourd ?

Je veux dire des paroles, des événements, des comportements où beaucoup pouvaient se retrouver.

Comme une finale de la coupe du monde de football féminin.

Comme une soirée d’Athlétissima.

Comme…

Comme … la fête des Vignerons où les privilégiés pourront s’ébahir devant un spectacle de toute beauté et qui leur fera entrevoir des espace de rêve, de paix et d’espérance.

Nous rêvons d’une Eglise qui envoie du lourd. Et si nous ne nous y retrouvons pas, alors nous convoquons notre mémoire, au risque de l’arranger pour rendre compte d’un temps passé si intense, à défaut d’être plus précis.

Et quand nous relisons l’évangile, il nous semble assez claire que Jésus envoie du lourd: guérisons spectaculaires, abondance de nourriture à partir de quelques pains, autorité sur les éléments naturels comme une tempête, sans compter ses enseignements qui laissaient tant de personnes étonnées, peut-être interloquées.

Et on ne parle pas des autorités, de la tradition qui a ressenti les agissements de ce Jésus comme une menace, une déstabilisation inacceptable.

Nous pensons qu’en Eglise les choses devraient pouvoir s’imposer par la qualité de nos prestations: catéchisme, liturgie, solidarité, cela devrait être tellement évident que les changements devraient tomber sous le sens de tous ceux qui crient que nous avons la mission de transformer le monde.

Et nous sommes, comme les disciples renvoyés dans les cordes, sonnés, appoint de nous demander comment est-ce possible, qu’avec le lourd que nous avons en magasin, nous ayons si peu de résultats.

Les logiques des idéologies, de certains programmes politiques, des intérêts économiques font que notre programme à nous n’est pas tendance.

Alors à quoi servons-nous ?

A décorer le monde ?

Au martyre stérile ?

A l’utopie nécessaire ?

Reprenons à partir de l’évangile:

  1. d’abord, nous ne sommes pas des faire-valoir, des excuses, des alibi au Christ. Nous sommes des partenaires, c’est-à-dire des personnes attelées à la même mission: servir la paix. Et tant que des personnes comme Carola Rakete, la capitaine du Sea Watch qui a déposé 40 migrants épuisés au port de Lampedusa, auront le courage d’actes en faveur des semblables, alors je reconnaîtrai en elle, comme en d’autres, la présence et la force du Christ.
  2. nous resterons des personnes exposées. La foi chrétienne n’est pas et ne sera jamais un cocon de confort. Méfions-nous de ces discours qui commence par: « Depuis que j’ai rencontré le Christ, je n’ai plus aucune problème et ma vie est un succès. » L’avertissement est clair: « Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. »
  3. nos biens – la bourse, le sac et les chaussures, signe de l’homme libre – ne nous assureront jamais une protection contre la violence du monde. Face au feu du monde, il n’y a que notre parole pour faire face au rejet. Et cette parole s’inscrit dans l’exigence de paix voulue par le Christ: « Dites d’abord: Paix à cette maison! » La paix n’est pas un sujet de mémoire, c’est l’attitude qui, seule, peut transformer les déséquilibres et remettre les personnes au même niveau. Et là, il y a de quoi faire.
  4. notre cahier des charges est simple: guérissez. C’est-à-dire, remettez vos semblables au sein de la communauté. La guérison n’est pas uniquement physique ou psychotique, elle est d’abord sociale, religieuse, humaine. C’est la seule réponse à l’exclusion. Bien entendu la question des migrants est centrale, mais plus près de nous, c’est le statut de tous ceux qui se sentent des personnes de seconde, ou de troisième catégorie parce qu’elles n’arrivent non seulement pas à nouer les deux bouts économiquement parlant, mais parce qu’elles sont complètement démunies face à certaines violences sociales qui renforcent le plafond de verre auquel elles doivent faire face. Pour beaucoup d’entre elles, dans notre cité, cela commence par les loyers inaccessibles qui engendrent des exclusions.
  5. acceptons d’être reconnus dans ce que nous faisons de bien. Le salaire est, bien entendu ce qui nous permet d’assumer une existence digne, mais c’est aussi le signe nécessaire qui redit à la communauté que nous sommes, là où nous avons été placés, des professionnels, c’est-à-dire des personnes qui ont fait profession d’engagement. Alors reconnaissons que nous pouvons être bons et acceptons d’être reconnus pour tels.
  6. ce qui va avec la guérison, c’est la proclamation que ces réalités-là sont de l’ordre d’un Royaume, c’est-à-dire d’une promesse accessible à tous. En guérissant, en proclamant que nous pouvons être appelés et au service de la paix, alors nous sommes ambassadeurs de Dieu, nous révélons au monde ce que Dieu propose comme projet de vie. C’est un peu plus profond que « vos plantes vertes sont magnifiques ».
  7. nous  ne ferons jamais l’économie de l’échec, de la déconfiture, des déboires et des déceptions. Nous en avons traversés quelques-uns comme Eglise et comme société occidentale depuis quelques mois. Et aussi comme personnes. Nous avons tous, qui que nous soyons, des expériences de limites.

       Limite de nos efforts.

       Limite de nos résistances.

       Limite de nos compétences.

Elles sont constitutives de notre être au monde. La question est de savoir comment nous les intégrons à notre engagement, et comment les autres peuvent les accueillir.

En relisant le texte de cet envoi, je le trouve résolument libérateur des idées que j’ai pu me faire durant des années sur ce qui devait constituer mon être en Eglise.

Je suis, avec vous, partenaires du Christ qui me confie une mission au service de la paix et de la guérison.

Si c’est pas du lourd, ça.

Face à tous ceux qui dégomment les audacieux préoccupés du sort des migrants,

face à ceux dont le seul intérêt est : tout pour moi,

face à cette tendance à ne regarder uniquement que les demi-verres d’eau vides,

face au prophètes qui vous annoncent avec des trémolos dans la voix la fin des Eglises,

face à tous ceux qui se réjouissent de voir mourir les autres,

je proclame haut et ferme que Dieu a un projet infiniment plus vaste que les contingences de nos horizons,

et que donc nous ne perdons rien d’inventer, de créer et de nourrir des relations nouvelles au service de ce Royaume tant promis, et pourtant si réel.

Ça, c’est du lourd.

Amen