Prédication du 6 octobre 2019

 

La foi, ça compte pour vous?

« Seigneur, augmente en nous la foi » …

… quand j’ai relu cette demande des disciples, j’ai été renvoyée plus de 40 ans en arrière. Je me suis revue, hésitante sur le chemin de l’école, priant discrètement Dieu que j’arrache la moyenne au test de maths même si, une fois encore, je n’avais pas compris grand-chose ! Ce n’était pourtant pas faute d’essayer.

Et que de fois l’ai-je revécue, cette envie impérieuse, que Dieu soit muni d’une baguette magique. Et qu’il lui suffise de l’agiter pour satisfaire mes désirs ou besoins, en l’occurrence, augmenter mes compétences en mathématiques. J’avoue ne jamais lui avoir demander de diminuer les exigences des profs. Ça aurait été une autre tactique, peut-être plus payante, mais bon…

 « Seigneur, augmente en nous la foi » et nous ferons des miracles. Nous déplacerons les montagnes et viderons les océans. Nous témoignerons avec conviction. Le monde ne nous résistera plus. Tout sera plus simple, plus beau…

… cette interpellation des disciples, les rêves et fantasmes qui s’y cachent, me donne à penser qu’ils n’étaient pas forcément plus vaillants que moi certains matins d’école.

Et ça m’interroge. Que se passe-t-il en nous pour en arriver à de telles suppliques ? Gamin, la peur d’une mauvaise et la crainte d’être enguirlandé par ses parents peut jouer le rôle du levier. OK. Mais ensuite… d’où vient cette crainte de ne pas y arriver ? ce sentiment de ne pas être à la hauteur ? Quelles sont les pressions qui nous font fantasmer de perpétuelles réussites ?

J’entendais à la radio il y a quelques semaines un spécialiste du développement des start-up qui déplorait le fait que, sous nos latitudes, la culture de l’échec soit inexistante. Et rassurez-vous, son discours n’avait rien d’une ode à la médiocrité. Il rappelait simplement qu’à défaut d’être une honte, un échec pouvait se révéler occasion d’apprentissage et donc d’évolution.

Au moment de l’épisode que nous avons réentendu, les disciples ne sont plus des débutants. Ils ont déjà parcouru le sol de la Galilée en long, en large et en travers ; ils ont proclamé la bonne nouvelle ; ils ont guéri des malades. Ils ont la pleine confiance de Jésus. On voit mal ce qu’il leur manque. Pourquoi ils semblent ne pas avoir conscience de qui ils sont et de ce dont ils sont capables. Quel est ce besoin d’un surplus de foi ? Y a pas de quoi, et pourtant la demande a jailli « augmente en nous la foi ». Ils ont dû être déconcertés par la réponse de Jésus. « Si seulement vous aviez la foi grosse comme une graine de moutarde, vous diriez à ce sycomore : déracine-toi et va te planter dans la mer, et il vous obéirait. »

J’imagine qu’ils ont dû être déconcertés. Jésus commence portant par aller dans leur sens. « Vous voulez parler de la taille de votre foi ? Je vais vous dire ce dont vous seriez capables si elle n’était pas plus grosse qu’un grain de moutarde. » Simple, logique, efficace : vous voulez savoir ? Vous pensez que je sais ? Et bien, je vais vous dire !

Mais c’est à partir de là que tout part en vrille dans le récit. Parce que Jésus poursuit sa réponse en évoquant cet arbre qui, sous l’effet de la foi minuscule des disciples, accepterait de se déraciner lui-même pour plonger dans la mer. Ça ne rime à rien. Mais… ça a occupé les commentateurs.

Il y en a eu des essais d’interprétations et de lectures symboliques. Notamment celle-ci que vous avez sans doute déjà entendue : l’arbre représenterait l’homme acceptant de s’arracher à son sol habituel, sortant de sa zone de confort comme on dit volontiers aujourd’hui, et prêt à affronter l’eau qui symbolise la mort dans la bible, pour en ressortir vainqueur, prémices de la renaissance avec le Christ par le baptême et donc signe de la résurrection. Quel développement. Mais, je ne crois pas qu’il s’agisse de cela dans ce texte, notamment en regard de ce qui suit. C’est pourquoi malgré cet essai d’interprétation symbolique et tant d’autres, je ne peux m’empêcher de penser qu’une foi qui déboucherait sur un tel acte n’est guère utile. Que le fait même d’un arbre qui se déracinerait pour plonger dans les eaux est inutile.

Et je me demande si ce n’est pas précisément ce que Jésus a voulu dire à ses amis. Quantifier la foi et la convoquer que ce soit pour faire des miracles ou pour éviter de passer à travers ce qui nous fait peur ou nous résiste dans nos vies est un exercice non pertinent. Et de poursuivre avec la parabole du serviteur, souvent appelée « parabole du serviteur inutile ». Mais où l’inutilité prend un sens tout à fait intéressant.

Que fait ce serviteur « inutile » ? Il laboure les champs, il garde les troupeaux, il nourrit et abreuve son maître. Il ne fait, nous précise Jésus, que ce qu’il doit faire. En d’autres termes, il ne cherche pas à épater par des faits extraordinaires ; il se contente d’accomplir son devoir. En ce sens, il n’outrepasse pas l’utilité ; il ne fait rien au-delà de ce qui a été jugé utile ; on le qualifie donc un peu trompeusement « d’inutile ».

Lorsqu’enfant, j’ai découvert ce récit, on doit me l’avoir raconté avec le ton d’un Jésus désespéré vis-à-vis de ses disciples. J’ai en tout cas longtemps pensé qu’il leur disait : « Mais si seulement vous aviez une foi même minuscule, pas plus grande qu’un grain de moutarde, vous seriez capables de hauts faits… »

Aujourd’hui, je me demande si Jésus ne s’est pas montré moqueur : Auriez-vous une foi même minuscule, que vous essaieriez encore de faire des miracles surnaturels ! Ne pouvez-vous pas simplement accomplir ce qui est attendu de vous ? En l’occurrence, agir comme les disciples d’un maître qui vous a déracinés ? (Parce que, pour déplacer les gens, au niveau de la pensée comme physiquement, il était bon, Jésus.)

Ne pouvez-vous pas vous comporter comme les disciples d’un maître qui vous a sortis de votre zone de confort et menés en eaux profondes non pour vous perdre mais parce que, se reconnaître créé à l’image de Dieu, c’est vivre jour après jour ce déséquilibre entre les inspirations humaines et les aspirations de Dieu à notre égard. »

Ne pouvez-vous pas être des disciples, agir et témoigner tout simplement ?

La différence entre celui qui demande une augmentation de sa foi un peu comme on demanderait une augmentation de salaire et le serviteur dit inutile est éclairante : le premier agit à sa guise quitte à servir sa propre fantaisie aussi folle qu’inutile : un sycomore qui plonge. Le second obéit à son maître et, en effectuant des gestes banals, lui permet de vivre au quotidien.

Voilà peut-être une manière de nous rappeler que la foi, en tant que telle, dans l’absolu, n’est rien. La foi toujours s’adosse à une personne. Depuis les premiers récits bibliques jusqu’aux derniers, la foi au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, de David, de Jésus, des 12 et de tous les suivants, cette foi-là se définit comme une relation ; une relation de confiance…

… Or, une relation ne se quantifie pas, elle ne s’augmente pas. Elle n’est pas affaire de comptes qui s’enferme dans des mesures.

Mais pour durer, elle s’entretient. Je crois que c’est à cela que l’Evangile nous appelle. Une relation, des relations qui, dans la durée, s’entretiennent.

Alors, je fais le vœu que c’est ce dont nous vivrons. Des relations, à nous-mêmes, entre nous et avec Dieu que nous aurons le goût d’entretenir ensemble.

Amen

2 Timothée 1 : 6-9a  et  Luc 17 : 5-10