Prédication du 10 novembre 2019

“Pauvre comme Job“… l’expression a passé les siècles. Son histoire n’est pourtant pas celle d’un pauvre. C’est le drame d’un homme subissant de plein fouet l’arbitraire et l’injustice.

Série sur Job 1/3; d’après Job 1 : 1 à 12 / Matthieu 4 : 1 à 11                                                     

“Pauvre comme Job“… l’expression a passé les siècles. Tout comme l’image de cet homme, opulent un jour, assis le lendemain à même le sol voire sur son tas de fumier, ses habits déchirés en signe de deuil.

Que sait-on de lui ?

Job était intègre et droit, nous dit-on ; il craignait Dieu et s’écartait du mal. Sa situation matérielle était florissante ; il avait une famille digne d’un noble patriarche. En un mot comme en cent, il avait tout pour plaire, tout pour réussir…

… N’en déplaise à l’expression, son histoire n’est pas celle d’un pauvre. C’est le drame d’un homme subissant de plein fouet l’arbitraire et l’injustice. L’étymologie de son nom le révèle d’ailleurs sans ambiguïté : Job, c’est littéralement “celui qui a été traité en ennemi, celui qui a été tourmenté, harcelé“.

Ce qu’il y a de particulièrement inconfortable pour nous chrétiens qui lisons ce récit, c’est que Dieu lui-même a sa part de responsabilité dans cette situation dramatique. Puisque Job en effet est devenu l’objet d’un pari inhumain, d’un pari sur-humain entre Dieu et le Satan, l’Adversaire, l’Accusateur (selon les traductions). Comment en est-on arrivé à ce pari fou ? 2 mots d’explication…

Au début de toute cette histoire, Dieu nous est présenté comme un roi qui, régulièrement, convoque ses ministres pour se tenir informé de la vie de son royaume. Rien d’étrange à cela. Et, ce jour-là, nous dit-on, l’Adversaire vint aussi parmi eux.

Le texte hébreu ne permet pas de dire si l’Adversaire siégeait régulièrement parmi les Fils de Dieu ou s’il s’agit là d’une exception. Mais peu importe. Ce qui est certain, c’est que l’Adversaire n’est pas un intrus malvenu. Il vient rapporter son activité à Dieu. Et Dieu échange avec lui très spontanément.

Quelle est son activité ? Se balader sur terre, rôder, observer, rendre compte… Ce pourrait être aussi objectif que simple.

Mais à côté de cette activité, l’Adversaire remplit, dans le récit, un rôle, une fonction. Celle d’un “insinuateur“ de doutes. La pire des fonctions qui soit : insinuer le doute. C’est d’une perversité ignoble. Lors d’un procès, un avocat ou un procureur est au moins supposé énoncer des faits, décrire une situation en s’appuyant sur des éléments tangibles. Dans notre récit, l’Adversaire ne fait rien de tel. Il ne conteste objectivement ni le service, ni la piété, ni la justice de Job. Il ne l’accuse pas de crimes ou autres délits.

Il interroge la valeur de sa conduite. Il insinue que Job, par son obéissance, pourrait avoir un intérêt inavoué, un agenda caché. D’où sa question : Est-ce pour rien que Job craint Dieu ?

« Pour rien », ce sont les deux mots clés de toute l’intrigue. Qui nous dévoilent que, dans le fond, l’Adversaire défie Dieu d’avoir su créer un amour gratuit au cœur de l’homme. Il laisse entendre que ce n’est pas tant Job qui a choisi Dieu en pleine conscience et librement mais que c’est Dieu qui a choisi Job. Et qu’il a tout mis en oeuvre, tout offert sur un plateau, ou dans l’enclos de sa maison, pour que Job devienne un serviteur fidèle et pieux.

La sournoiserie de cette attaque est machiavélique. Parce que cela étant dit, cela étant insinué, il est évident que Dieu est impuissant à convaincre l’Adversaire que Job l’aime d’un amour gratuit. Qu’il est un ami et non un courtisan. Seul Job pourra le prouver, par sa manière d’être. En tout temps, mais surtout dans des circonstances moins favorables que ce qu’il connaît.

Comme l’écrivait Roland de Pury, « cet adversaire-là ne peut être vaincu que par un plus faible que lui, par Job dans sa faiblesse et non par Dieu dans sa puissance ».

Dieu l’a sans doute perçu. Mais trop tard. C’est lui qui a parlé de Job le premier. Reconnaître que l’adversaire s’est montré le plus rusé à ce moment-là, et tout mettre en œuvre pour le confondre, c’est désormais donner le feu vert à cette salve d’attaques qui va s’abattre sur un homme qui n’avait rien demandé. Nous savons aujourd’hui tout ce par quoi Job a dû passer…

J’aurais bien voulu que ce cas soit unique dans l’histoire de la bible. Qu’il n’en soit qu’un détail. Mais malgré toute l’incompréhension, voire toute la colère, que cela peut susciter en nous, il est d’autres textes dans la bible où Dieu soumet à la tentation, livre au Satan. Il n’est pas celui qui tente au sens strict du terme, mais il soumet à la tentation. L’épisode de Jésus dans le désert, au tout début de son ministère, en est un exemple. Puisque c’est bien l’Esprit qui envoie Jésus au désert pour être tenté par le diable.

Mais pourquoi, diable, Dieu nous soumet-il à la tentation ? – Et ce n’est pas le fait d’avoir modifié la traduction française du Notre Père qui modifiera cette réalité ! –

Pourquoi Dieu nous soumet-il à la tentation ? Il n’y a sans doute pas une seule réponse à cette question. Mais la première des tentations de Jésus au désert nous offre une piste de réflexion intéressante.

On pourrait qualifier cette 1ère tentation de matérialiste. Il s’agit de transformer des pierres en pain… après 40 jours de jeûne, c’était bien tenté. Mais Jésus, reprenant la tradition qui le précède, rappelle au diable que l’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sortira de la bouche de Dieu.

Une manière de dire que le sens de notre vie peut parfois nous échapper. Qu’il y a des épreuves que nous goûtons peu et dont nous nous passerions volontiers. Mais que, par beau temps comme au cœur de la tempête, le sens de notre vie n’est pas donné dans ce que nous possédons, que ce soit des pierres ou du pain. Le sens de notre vie est donné par cette Parole de Dieu qui, de l’extérieur, vient tour à tour nous nourrir, nous féconder, nous déstabiliser, nous inconforter, nous réconforter…

Il n’y a pas de sens à vivre pour ce que l’on possède. Le sens, c’est Dieu qui le donne parfois précisément en nous décentrant de nous-mêmes quitte à nous conduire momentanément en terres hostiles.

Mais c’est bien parce que le sens de notre vie est donné par Dieu que Job, Jésus, et à sa suite tous les chrétiens continuent de s’adresser à Dieu en personne y compris pour lui demander de nous éviter la tentation. Lorsque nous prions : « Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal », nous demandons fondamentalement à Dieu de ne pas nous inciter à désespérer de Lui. Mais à oser toujours l’interpeler, même quand on a l’impression qu’il s’est absenté de notre univers ou de notre histoire personnelle.

Une des grandes tentations des Eglises, aujourd’hui, c’est bien de désespérer. Au sens très large du terme. Parce que rien n’est plus comme avant. Parce que nos communautés s’étiolent. Parce que le monde autour de nous semble penser que vivre sans Dieu, c’est possible ; peut-être même profitable si l’on songe aux dérives de certains mouvements religieux, dans toutes les religions, qui invoquent leur Dieu pour justifier le mal qu’ils commettent.

En réponse à cela, j’ai envie de dire que s’il ne devait y avoir qu’une seule raison de continuer à confesser l’existence de Dieu, et à nous réunir pour le prier, le chanter, le louer, c’est que nous avons à en témoigner dans notre société. Pas dans l’idée de forcer les autres à croire de la même manière que nous.

Mais parce que croire en lui, s’inspirer des exemples que la tradition biblique nous donne, c’est apporter de l’humanité au cœur du monde.

Croire en Dieu et le confesser, c’est déposer au creux du monde de l’amour, de l’attention, une capacité de réflexion éthique, un encouragement au dialogue, une cohabitation dont l’important n’est pas tant qu’elle soit harmonieuse mais féconde.

Dire « je crois que Dieu existe » et je veux le manifester. C’est s’attacher à rendre ce monde plus humain. Voilà ce que je crois fermement et par tous les temps.

Amen