Prédication du 17 novembre 2019

   Connaissant notre imperfection mais aussi notre devenir, Dieu ne nous réduit pas à nos échecs, à notre égoïsme, à nos fautes. Il ne nous rend pas selon un hypothétique dû. Il nous aime d’un amour libre. 

 

 

Série sur Job 2/3; d’après Job 8 : 1 à 22 / Marc 2 : 1 à 12

 

Les amis de Job sont de bons débatteurs ; mais il m’est difficile de prendre en bonne part leurs paroles. En tout cas, s’il m’arrivait malheur, je n’aurais pas envie qu’on me parle ainsi. Et, dans les quelques formations à l’accompagnement que j’ai suivies, on m’a clairement déconseillé de m’exprimer comme eux.

Tout avait pourtant bien commencé. Et on perçoit, dans le début de l’histoire de Job, la magnifique solidité des liens amicaux qui l’unit à ses 3 amis. Puisque, alertés par tout ce qui s’abat sur Job, chacun se met en route, toutes affaires cessantes pour le rejoindre. En le découvrant, ils sont sidérés. Ils ne reconnaissent pas leur ami ; ils pleurent avec lui ; avant de rester à ses côtés, en silence, pendant 7 jours et 7 nuits. Nous rappelant au passage combien une simple présence, dans le malheur, peut avoir du sens.

Mais comme nous, trop souvent, c’est quand ils prennent la parole que les choses se gâtent. Il n’y a qu’à lire le discours de Bildad.

Tout comme Eliphaz et Sophar, il est touché au plus profond de lui-même devant la déchéance de Job. Le problème, c’est qu’il est tellement touché qu’il n’arrive pas à écouter ce que Job dit mais qu’il doit parler à partir de lui-même : pour exposer sa compréhension de la situation, les questions qu’elle lui pose, et ses essais d’explications. Car, vous le savez, on a beau être face à l’indicible et l’injustifiable, on a besoin de se rassurer en trouvant une raison logique à ce qui advient.

Pour Bildad, la cause est entendue : il perçoit, dans les malheurs de Job, le signe du jugement de Dieu. La souffrance d’un homme est, pour lui, signe de culpabilité. Toujours. Et, en condamnant, Dieu ne peut pas se tromper. Il en vient donc, peu à peu, à justifier Dieu devant Job plutôt que de rester à l’écoute de son ami… Je suis prête à parier que Dieu lui-même n’en demandait pas tant.

A cette époque, la notion d’une justice divine rétributive imprègne le monde ambiant. C’est l’idée de dire que tout a une cause objective ; et que Dieu rend à chacun selon son dû durant son vivant.

Vous le savez peut-être, les Israélites d’alors, comme beaucoup d’autres sémites, pensaient que l’être humain, après la mort, n’avait qu’une sorte de pâle survivance. Qu’après la mort, il prenait place parmi ce qu’on appelait les ombres et descendait dans le schéol, ce lieu de ténèbres dont Dieu est absent et d’où tout retour est impossible. Cette sorte de survie était la même pour les bons et les méchants ; elle n’était ni une récompense ni un châtiment. Par contre, il y avait, dans la vie, une rétribution divine qui récompensait les justes et punissait les méchants.

On s’est aujourd’hui éloigné de ce mode de pensée. Même si nous en connaissons encore quelques reliquats. La question « Qu’ai-je fait au bon Dieu pour mériter cela ? » en est une illustration.

C’est problématique de penser le cours de la vie ainsi. J’irais même jusqu’à dire que c’est injuste vis-à-vis de Dieu. Car je crois qu’il est fondamentalement plus grand et bien au-delà des comptes d’épicier dans lesquels nous nous perdons si souvent. Comme l’écrivait un collègue genevois : « Dieu est-il encore Dieu, qui se contenterait de créditer et débiter ses grâces à la grande distribution des prix ? En ce cas, Dieu n’a plus besoin d’être Dieu : être comptable suffit. »

Il y a quelque chose de complètement plat et enfermant dans cette forme de justice. Elle relève d’un cercle vicieux. Elle se satisfait de ce qui est et le sanctionne, sans perspective de changement ou de conversion.

Or, je crois à une théologie de la grâce. A l’amour inconditionnel de Dieu, à son pardon librement offert. Je confesse que Jésus est venu appeler les pécheurs et non les justes ; qu’il a guéri nombre de personnes non sous prétexte qu’elles l’auraient mérité mais parce qu’il s’est laissé toucher par elles et qu’il les a aimées.

Entrer dans une telle logique est juste impossible pour les amis de Job. Ça ferait voler en éclat toute leur conception du monde. Globalement, leur théologie est un système auquel la réalité doit s’adapter. Il n’y a pas de place pour la critique, pour la question, pour une parole de l’événement. Dieu est pour eux un catéchisme qui a réponse à tout. Job, lui, parle à partir de sa vie, de son expérience. Il n’est pas dans la théorie mais dans le concret de son existence.

Il est sûr de son bon droit et sait qu’aucun de ses agissements ne mérite la sanction qu’il subit.

Dire « je ne mérite pas ce que je subis » est une affirmation parfaitement iconoclaste à son époque. Mais Job est tout simplement à la recherche d’une relation vraie avec son Dieu. Il ne doute pas de son existence. Il ne cesse pas d’en appeler à lui (on l’évoquait dimanche dernier). Mais il ne sait plus où le rencontrer. Et il se refuse à confondre châtiment et malheur. Certes, il ne peut pas expliquer ce qui lui arrive. Mais il sait qu’il ne s’agit pas d’un châtiment.

C’est tellement important de dissocier le châtiment du malheur. La faute du péché. En ce sens, je me sens revigorée par cette question de Jésus : « Qu’y a-t-il donc de plus facile ? dire à quelqu’un : tes péchés sont pardonnés ; ou lui dire lève-toi et marche ? »

Dans ce récit de la guérison du paralytique, Jésus dit l’une puis l’autre chose… et laisse entendre que les deux affirmations sont équivalentes. Que l’on dise “tes péchés sont pardonnés ou lève toi et marche“, ça a le même effet.

Si c’est vrai, alors cela signifie que le pardon des péchés, c’est ce qui rend à l’homme son intégrité (celui qui ne pouvait marcher marche). Ce qui lui permet de se découvrir pleinement à l’image de Dieu et des autres.

On peut donc en déduire a contrario que le péché c’est l’altération de notre “être en relations“, bien plus que des fautes que l’on devrait recenser et comptabiliser.

Le péché, c’est ce qui m’empêche d’avoir une relation juste à moi-même, aux autres, à Dieu. Ce qui me coupe de moi, des autres, de Dieu. Autrement dit, le péché isole. Et, quand un homme est isolé, il court deux risques majeurs :

–       d’abord, céder à la tentation d’être lui-même son propre dieu, sa propre norme, sa propre loi et donc de décider ultimement de ce qui est bien ou mal… ; en bonne théologie, ce regard-là vient de Dieu. Et il lui est réservé.

–       deuxième risque : oublier que tout être humain est toujours encore autre que ce qu’il donne à voir, que ce qu’il fait ; que nul ne peut être réduit à ses actes.

Nul ne se résume à ce qu’il fait, même de mal. C’est là un des messages centraux de la foi chrétienne. Connaissant notre imperfection mais aussi notre devenir, Dieu ne nous réduit pas à nos échecs, à notre égoïsme, à nos fautes. Il ne nous rend pas selon un hypothétique dû. Il nous aime d’un amour libre. Et cet amour nous porte quoi que nous traversions.

Amen