Prédication du 20 octobre 2019

Quand Jésus invite le croyant à se montrer têtu …à l’image de cette veuve qui importune un juge.

D’après Michée 6 : 3-8  / Luc 11 : 5-8 / Luc 18 : 1-8

                                                                         

S’il vous arrive de lire la Bible en comparant différentes versions, différentes traductions, vous aurez peut-être remarqué que la dernière parabole que nous avons réentendue ce matin offre un choix incroyable. Bien sûr, le déroulement est toujours le même, les protagonistes aussi… ce qui change, dans le cas précis, c’est le titre !

« Parabole du juge qui se fait prier longtemps », « La parabole de la veuve qui exaspère le mauvais juge ». « La parabole de la veuve et du juge ». « L’histoire du mauvais juge et de la veuve importante », « Le juge inique et la veuve opiniâtre » …

… Ça peut vous paraître futile. Mais quand on sait à quel point un titre influence notre lecture, on réalise bien que le choix des mots n’est pas anodin… Et que je ne lirai pas le récit de la même manière si je pars de l’a priori que la veuve est importante ou qu’elle est opiniâtre. Idem si le narrateur évoque le juge sans le qualifier ou s’il le taxe d’emblée de “mauvais“ voire “d’inique “.

Quelle que soit la manière dont on le nomme, ce court passage de l’évangile fait écho à cette autre parabole racontée par Jésus au chapitre 11 de ce même évangile. Elle met en scène deux amis. Au plein milieu de la nuit. Le premier se montre insistant ; il a besoin de pain et n’hésite pas à déranger son ami et à parlementer longuement avec lui malgré l’heure inadéquate… le second met du temps à répondre ; il rechigne ; il commence par refuser l’aide demandée puis, de guerre lasse, il abdique tant il a envie de retourner se recoucher. D’avoir enfin la paix !

Dans cette histoire-là, sur laquelle on prêche plus souvent que celle du juge et de la veuve, il n’est guère difficile de s’identifier à l’ami qui est dérangé durant son sommeil. Pour plusieurs raisons sans doute, mais il y en a deux qui me semblent nous parler tout particulièrement :

–       Tout d’abord, les réformés, ici, sont sans doute plus habitués à donner qu’à quémander ; comme s’il était plus facile d’être généreux que d’évoquer un manque ;

–       et puis, la ténacité des entêtés, nous en avons tous fait l’expérience… nous avons tous soupiré, tous abdiqué une fois ou l’autre parce qu’on n’en pouvait plus.

… Souvenez-vous du sourire sans fin d’un enfant en attente d’un cadeau ; comme de son incroyable capacité à pleurnicher encore et encore jusqu’au moment où le bonbon tant convoité lui cloue le bec un instant. Et le chat ! Qui gratte et miaule derrière votre porte jusqu’à ce que vous lui ouvriez. Cet ami, vous vous étiez juré de lui offrir le repas ; face à son insistance, vous acceptez que ce soit lui qui règle l’addition ; ce qui ne vous empêche pas d’affirmer haut et fort “à charge de revanche ». Comme si on pouvait régler la question du don à coup de revanche !

Dans cette parabole-là, la demande est insistante mais elle ne laisse pas présager un besoin vital. L’entêtement du demandeur pourrait vite exaspérer.

Ce qui me touche dans l’épisode où le juge et la veuve se font face, ce qui questionne mon attitude dans le monde d’aujourd’hui, c’est le fait que ce pour quoi la veuve se bat sans lâcher prise n’est pas un objet mais la justice. Elle ne demande pas un surplus de ce qu’elle a ou le remplacement de ce qui lui fait défaut. Elle en appelle à ce qui pourra rétablir l’intégrité de sa propre personne.

Nous ne sommes donc plus dans le registre de « l’avoir » mais dans celui de « l’être ». Et du coup, cela questionne ma manière d’être au monde aujourd’hui. Ça la questionne doublement !

–       je me demande tout d’abord quelle est ma capacité d’indignation active face aux injustices actuelles, qu’elles me touchent directement ou non ? (La charité chrétienne n’étant jamais exclusive.)

–       et puis, je me demande aussi quelle est ma ténacité pour ne pas cesser d’en appeler à Dieu quand bien même il lui arrive aussi de prendre son temps avant de répondre ?

L’indignation et la ténacité… voilà ce à quoi me renvoie cette parabole.

Le célèbre « indignez-vous » de Stéphane Hessel est aujourd’hui décliné à toutes les sauces, à tel point que la force de ses mots s’en trouve amoindrie. Mais son intuition était juste ; son cri percutant : « Les raisons de s’indigner peuvent paraître aujourd’hui moins nettes ou le monde trop complexe. (écrivait-il) (…) Mais dans ce monde, il y a des choses insupportables. (…) cherchez un peu, vous allez trouver. La pire des attitudes est l’indifférence, dire “je n’y peux rien“, ou “je me débrouille“. » 

L’insupportable, l’indifférence, l’injustice font assurément partie des causes pour lesquelles l’évangile -et la bible plus largement- nous invitent à nous lever. Dénonçant tout autant le sentiment d’impuissance des uns et le fatalisme des autres. Combien de fois Jésus n’a-t-il pas relevé ceux des siens qui flanchaient ? Qui étaient mis à l’écart… Qui souffraient… Qui n’en pouvaient plus. Il ne se contentait pas de belles paroles. Il agissait concrètement pour plus de justice. Il s’indignait de l’inacceptable et le transformait en une réalité vivable.

Nous ne sommes peut-être pas capables de miracles inouïs. Mais d’indignation et de gestes de salut, entendez par là des gestes qui relèvent, ça oui ! Nous en sommes capables, tous.

Tout comme nous sommes capables de ténacité ! A de nombreuses reprises, les Ecritures nous invitent au lâcher prise. A ne pas nous faire de souci. A prendre les choses comme elles viennent, une par une, faisant confiance à Dieu quand on n’est pas sûr de soi.

Ici, c’est tout l’inverse. Nous sommes appelés à un entêtement obstiné. A ne jamais cesser de demander. A ne pas lâcher prise. A prier encore et encore comme si nous nous adressions à un Dieu têtu cherchant des complices à sa propre obstination. Attendant de nous la rage, la force, la constance dans cette recherche de la justice pour que son règne advienne.

Avoir le règne de Dieu comme horizon et tenir le cap n’est pas toujours facile. Nous vivons à une époque où tout évolue de manière ultra rapide, où les repères s’amoindrissent et se diversifient, où le zapping menace l’engagement dans la durée.

Je n’ai pas de solution miracle face à cela. Mais lorsque, jour après jour, je me demande ce que je peux faire dans ce monde qui atteste de mon engagement au service de Dieu, je vois en esprit cette veuve obstinée qui ne tait pas sa supplique ; j’essaie de lui ressembler.

Et je réentends aussi les mots du prophète Michée que je m’efforce de mettre en pratique :

On t’a fait connaître ô homme ce qui est bien ; ce que le Seigneur exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer à marcher avec ton Dieu.

Amen