Prédication du 8 décembre 2019

« Noël, c’est pas du miel », comme disait l’artiste lausannois François Burland. C’est un rendez-vous exigeant avec Dieu. 

D’après Esaïe 40: 3 à 8 / Matthieu 3: 1 à 12

Je ne sais pas pour vous, mais pour moi ces deux récits bibliques, qui sont régulièrement proposés à notre méditation dans le temps de l’Avent, ont quelque chose de terriblement âpre. Je les trouve difficiles à lire, ardus à comprendre. Quand je les entends, j’ai l’impression d’entrer dans une terre inhospitalière.

Il y a bien des textes, dans la bible, qui me font cet effet-là. Et je n’ai pas l’habitude de me laisser rebuter. J’aime les prendre à bras le corps. Les questionner, les triturer dans le même temps où ils me déplacent voire me bousculent. Mais là, je crois qu’à 15 jours de Noël ou presque, j’aurais eu envie d’autre chose. D’un peu plus de lumière, de douceur, de saveur, de rêve.

Comme le remarquait si justement l’artiste lausannois François Burland, « beaucoup rangent Noël du côté des événements sucrés de la vie… ».  Je cède parfois à cette tentation. Mais il poursuivait en ajoutant : « Noël, c’est pas du miel ».

Non. Noël, ce n’est pas du miel. Les récits de ce jour le rappellent à leur manière.

  • Avec cette voix qui crie dans le désert, ayant pour projet que tout vallon soit redressé, que toute montagne soit abaissée. Comme si l’homme pouvait modeler la terre à sa guise.
  • Avec Jean le Baptiste, reprenant cette même parole, vêtu de poils de chameau et se nourrissant de sauterelles. La description n’est pas des plus flatteuses.
  • Et que penser de ses invectives à l’encontre de l’engeance de vipère promise à la colère divine… des menaces certes adressées aux pharisiens ; mais… ne nous voilons pas la face. Nous sommes tous capables, ici ou là, d’un comportement pharisien. Ces mots pourraient donc aussi s’adresser à nous.

Deux récits, du premier et du nouveau testaments, qui sont donc bien loin de la magie sucrée de Noël. Des récits avec lesquels il faut en découdre…pour aller au-delà de l’aridité première et réaliser qu’ils peuvent nous nourrir.

Comme souvent avec les récits bibliques, les ayant repris plus profondément après une première impression mitigée, j’ai découvert, entre les lignes, un ou deux détails qui m’ont nourrie. Je vous les partage.

Vous le savez, Jean-Baptiste est le précurseur de son cousin Jésus dans l’annonce du Royaume qui vient. Un Royaume qui se veut à portée de mains. A hauteur d’humains.

Selon sa vocation, annoncée par Esaïe déjà, il lui incombe de préparer le chemin du Seigneur. Comment ?

En relevant les vallées creusées.

Et en abaissant les montagnes ou collines.

Certains se demandent à quoi ça rime.

Et c’est vrai qu’il y a là de quoi étonner, particulièrement à une époque, où le respect de la création est mis en avant devant une certaine urgence climatique.

On peine à comprendre l’intérêt d’une telle intervention : niveler les montagnes, rehausser les plaines. On se demande même si un tel projet est à portée d’humain.

Ce que je comprends dans ces mots, c’est qu’il s’agit d’aplanir les reliefs. Non pas dans l’idée que l’homme joue aux apprentis sorciers avec dame nature. Mais aplanir les reliefs, élargir l’horizon et permettre ainsi que la vue porte loin.

Aplanir les reliefs, élargir l’horizon, puis, à même le sol, laissez le chemin du Seigneur creuser son sillon. Ce chemin qui sera tout autant celui que le Seigneur empruntera pour venir jusqu’à nous et celui que nous emprunterons pour le rejoindre.

Dans un sens comme dans l’autre, ce chemin, rendu possible par l’aplanissement des reliefs, s’annonce comme le lieu d’une rencontre. Le lieu de La Rencontre.

Notez avec quelle subtilité cette prophétie nous signifie que la rencontre promise avec Dieu n’est pas une rencontre au sommet. Elle n’est pas non plus un conclave de théologiens ou de purs reclus dans les murs de leur sainte demeure. Elle est rencontre, en chemin, de toutes celles et ceux qui acceptent de se mettre en route. De se laisser mouvoir ; de se laisser émouvoir.

Esaïe et Jean-Baptiste annoncent déjà une brèche fondamentale de l’Evangile : la possibilité d’une rencontre bouleversante dont chacun de nous est l’un des acteurs à côté du Seigneur en personne.

Mais cette brèche-là est aussi incise dans le socle de nos appartenances et filiations.

Jean-Baptiste nous met en garde : « N’imaginez pas dire : nous avons Abraham pour père. » Autrement dit : N’imaginez pas présenter votre livret de famille, votre arbre généalogique sur plusieurs générations ni même votre certificat de baptême. Aucun de ces documents, si importants puissent-il être, ne serviront de sauf-conduits ou de garantie en vue de la rencontre.

Avec le Dieu de Jésus, c’est autre chose qui se joue. Au-delà de l’esprit communautaire de toute religion, cette prophétie donne à entendre que le christianisme ne saurait se penser sans une convocation personnelle en vue d’une rencontre qui se décline dans un dialogue, dans un vis-à-vis.

La rencontre avec le Dieu de Jésus ne se joue pas dans le cadre d’une élection communautaire. C’est à un face à face qu’il faut nous préparer. De ceux que l’on a avec un enfant lorsque nous nous penchons sur son berceau.

Deux mots encore pour rebondir sur la toute fin du texte avec ces paroles de Jean-Baptiste qui en réfère encore à Abraham : « des pierres que voici, Dieu peut susciter des enfants à Abraham ».

Dieu, capable d’offrir au monde des enfants, à partir de pierres dans le désert. Qu’est-ce à dire ?

Et si c’était une manière de proclamer (ou rappeler) que rien ne saurait limiter la force de vie de Dieu et que les matières les plus inertes peuvent s’animer sous son souffle ?

Et si c’était une manière de proclamer qu’il serait plaisant pour Dieu d’engendrer un enfant qui fasse crier les pierres sous son passage ? Un enfant qui fasse rouler les pierres obstruant nos horizons ?

Si c’était cela, alors nous serions revenus tant à la Passion, qu’à Pâques et à l’Avent. L’avent, cette aventure promise. Le ciel qui se dégage. Une rencontre qui s’annonce. Un présent chamboulé pour permettre un avenir décapant.

Si c’était cela, on resterait certes loin du Noël que beaucoup (moi parfois) rêvent doux, gentil pour ne pas dire gentillet, tout de lumière et d’encouragement.

Mais on se rapprocherait d’un Noël vivant. D’un Noël qui puisse nous toucher car plutôt que d’être un fantasme, il se révèlerait porteur de sens, d’espérance et d’humanité au creux de chacune de nos journées qui elles, assurément, restent faites de haut et de bas.

Loin du miel et du sucre, telle est, pour moi, la bonne nouvelle de ces deux récits dans la perspective de Noël qui vient :

  • La promesse d’une rencontre bouleversante.
  • L’assurance d’une présence au cœur de nos vies.

Amen