Prédication du 2 février 2020, avec les pèlerins de Compostelle

Zachée et Jésus, l’histoire d’une rencontre improbable où la joie et un certain désordre l’emportent sur la morale bien-pensante

D’après Luc 19: 1 à 10

Zachée et Jésus, c’est le récit d’une rencontre qui n’aurait jamais dû avoir lieu, une rencontre que rien ne laissait présager. Et dont le déroulement même réserve bien des surprises…

… L’évangéliste nous relate là une sorte d’événement-surprise qui a de quoi étonner la plupart de ses auditeurs, mais qui résonne peut-être agréablement aux oreilles de celles et ceux qui prennent le risque d’un pèlerinage, celui de Saint-Jacques de Compostelle ou un autre. Car eux savent bien qu’au-delà des préparatifs, au-delà des itinéraires prédéfinis, des haltes organisées, les rencontres sont espérées mais elles ne se laissent pas planifier. Elles sont de l’ordre du surgissement, de la surprise.

Revenons donc à cette improbable rencontre.

Nous ne savons pas ce qui a fait courir Zachée. Le récit précise simplement qu’il cherche à voir Jésus.

 

– Est-ce la simple curiosité de voir à quoi il ressemble ?

– La conviction que Jésus est un hôte de marque pour sa ville et qu’avec son statut, il ne peut pas se permettre de rater un tel événement ?

– La perspective d’un éventuel miracle qu’il verrait de ses yeux ?

 

La question reste ouverte. Ce qui est sûr, c’est que Zachée a deux handicaps.

– De par sa profession, il est considéré comme un collabo de l’occupant ; il est donc infréquentable, sauf si l’on attend de lui un avantage. Effet collatéral à cela : il y a fort à parier que s’il devait se sentir fragile ou en difficulté, il ne demanderait probablement l’aide de personne.

– Et puis, il est petit. Courir et se déplacer sur les lieux où passe le cortège ne suffira pas s’il veut vraiment voir Jésus. Pour cela, Zachée doit ruser. D’où le sycomore sur lequel il se hisse ; exercice facile puisque c’est un arbre dont le tronc porte des branches jusque très bas.

 

         Dans ce jeu de niveau, de petitesse et de grandeur, de hauteur, se joue bien sûr une réalité physique. Il n’est qu’à penser aux tout petits enfants, dans une foule compacte, qui ne voient que des cuisses autour d’eux. Triste horizon. Expérience plutôt étouffante…

 

         Mais dans cette question de niveau, hauteur, se joue aussi une symbolique spirituelle.

Combien de fois sommes-nous tentés de chercher Dieu dans les cieux ? Très haut ? Très loin de nous ? Quasi inaccessible ? … Peut-être en écho à certaines de nos demandes qui espèrent de lui la réalisation quasi magique de quelques désirs ou besoins ?

Combien de fois nous laissons-nous surprendre à détourner les yeux, à éviter de regarder le monde et les personnes autour de nous sous prétexte que Dieu agira selon son bon vouloir, en son temps, et que nous ne pouvons pas porter toutes les détresses humaines. Pour autant, nous prions régulièrement ces mots : Dieu n’a pas d’autres yeux que les nôtres, pas d’autres mains que les nôtres, pour voir les désespérés et oser des gestes de salut.

Ce penchant à lever les yeux au ciel pour y découvrir la trace de Dieu n’est pas nouveau. Il existait il y a deux mille ans. Et Jésus, déjà, n’a de cesse de nous ramener les pieds sur terre ; les yeux à hauteur d’humains. Au travers de cette rencontre avec Zachée, il nous enseigne que c’est lorsque nous sommes à ras-les-pâquerettes, voire sur la branche d’un sycomore, que le salut peut s’inviter chez nous.

 

         Dans ce jeu de niveau, de hauteur, se joue enfin la saine subversion des valeurs que le christianisme apporte.

Non pas bousculer les habitudes ou les traditions par pure provocation mais toujours replacer au centre, l’essentiel, le sens, le divin et l’humain, la portée de nos gestes et paroles. L’essentiel, dans ce récit, c’est la métamorphose de Zachée.

 

Il n’est pas difficile de se la représenter.

Il était petit, recroquevillé sur lui-même, obnubilé par sa richesse, relativement seul et impopulaire, je l’ai dit, car collecteur d’impôts.

Si je devais l’imaginer au quotidien aujourd’hui, je penserais à un homme riche, qui a réussi professionnellement. Avec une foultitude d’amis virtuels, peut-être un peu moins d’amis réels. Un homme qui ne sortirait pas sans garde du corps, et dont la maison serait gardée par un système électronique high-tech.

 

En décelant sa présence dans l’arbre, Jésus littéralement descelle, Zachée. Entendez par là qu’il brise le sceau de ce qui le retient prisonnier, de ce qui l’empêche d’être lui-même. Jésus libère Zachée. Il l’extirpe de l’autocentrement mortifère dans lequel il est empêtré et l’ouvre à la générosité de la vie en Dieu.

Le plus bel indice de ce nouvel élan de vie qui le saisit soudain nous est livré dans l’évangile même. Luc précisant que c’est tout joyeux que Zachée accueille Jésus. « Tout joyeux… » Transfiguré… prêt à se dessaisir de ses biens.

Si rien ne laissait présager une telle rencontre. Rien non plus ne permettait de supposer la conversion de ce petit homme.

Suite à sa rencontre avec Jésus, l’impensable pour Zachée est devenu réalité. Et cet impensable, cette conversion nous dit aussi quelque chose sur l’accueil… puisque tel est le thème de notre culte en compagnie de pèlerins et membres de l’association des Amis de Saint-Jacques.

En interpellant Zachée comme il le fait, Jésus témoigne du besoin impérieux qu’a Dieu de se mettre en quête de nous, de venir nous chercher, de croiser notre regard et de nous mettre en route pour s’inviter chez nous.

L’accueil ici se trouve merveilleusement bouleversé. Je ne suis plus celle -ou celui- qui attend l’autre en m’assurant à force de préparatifs que j’ai mis toutes les chances de mon côté pour que ça se passe bien : Porte ouverte et musique d’ambiance ; la patte à poussière sur les radiateurs ; les petits plats dans les grands.

Je ne suis plus celle qui se prépare à accueillir. Je suis celle qui accepte d’être délogée de mon observatoire de fortune, désenclavée de mes enfermements, pour accueillir dans un “chez moi“ peut-être pas aussi propre en ordre que je l’aurais voulu Celui qui donne Souffle et Sens à ma vie.

Cela me fait dire qu’il y a des désordres salutaires. Des désordres qui sont le lieu de rencontres bouleversantes. Voilà qui me donne à réfléchir…

                                                                                                                Amen !