Prédication du 23 février 2020

« Aimez vos ennemis », c’est un commandement de Jésus. « Vous n’aurez pas ma haine », tel en est le développement actuel d’Antoine LeirisPrédication à partir de Lévitique 19; 1 à 2 + 15 à 18 et Matthieu 5: 38 à 48

 

Qu’on apprécie ou pas le fait de recevoir des ordres, il y a des impératifs qui dérangent plus que d’autres. Et Jésus ne se prive pas d’en utiliser.

 

« Ne résistez pas au méchant.

Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui l’autre joue…. 

Quelqu’un veut prendre ta tunique, laisse-lui aussi ton manteau…

Aimez vos ennemis…

Priez pour ceux qui vous persécutent. »

 

Si nous étions dans un registre comique, peut-être accepterions-nous d’être ainsi bousculés jusqu’à perdre pied. Mais il y a, dans ces propos, quelque chose de heurtant, de blessant. Ils sont contre-intuitifs. Ils vont à l’encontre de tous nos réflexes de défense et donc de survie.

En les entendant, on pourrait penser qu’on n’a pas le droit d’être en colère, ni de s’insurger contre l’injustice, ou de dénoncer la violence arbitraire.

On pourrait en déduire que Jésus nous demande d’être passifs ; de subir nos vies ; d’accepter leurs lots de difficultés comme un mal nécessaire.

 

Le problème, c’est qu’une telle attitude ne correspond en rien à ce que je retiens du message et de la vie même de Jésus. Son existence n’a certes pas été un long fleuve tranquille. Et le mystère de la croix reste objet d’interprétations diverses.

Mais je ne peux pas prêter à Jésus des attitudes telles que la résignation, l’acceptation passive, la minimisation de la souffrance, la capitulation face à l’injustice.

Je ne peux pas croire que ce soit là ce qu’il attend de nous.

Me voilà donc, et vous avec moi, devant des paroles à reprendre autrement, à décortiquer, à méditer, à digérer.

Qu’est-ce que Jésus veut nous dire à travers ces impératifs si dérangeants ? Comment donner une chance à ses paroles de nous ouvrir un horizon plutôt que de nous acculer au pied du mur ?

 

Au travers de l’histoire, nombre de chrétiens ont vu dans ces injonctions une émancipation noble de la loi du talion. Comme si cette dernière n’était que barbarie auquel le règne du pardon inauguré par Jésus venait heureusement mettre fin. On entend encore souvent des chrétiens opposer le Dieu du premier testament à celui du nouveau testament.

C’est aller un peu vite en besogne. Et c’est prêter peu d’attention à nos ancêtres dans la foi que de penser ainsi. Jésus, par sa pensée et par ses actes, inaugure assurément un règne nouveau. Et oui, le pardon est sans aucun doute l’enseignement le plus significatif et le plus révolutionnaire du christianisme.

Mais le christianisme ne vient pas de nulle part. Il a des racines, des origines qu’il n’a pas à renier.

 

D’ailleurs, ce que nous avons réentendu du Lévitique marque une limite à la violence.

« Ne commettez pas d’injustice dans les jugements ;

n’avantage pas le faible et ne favorise pas le grand…

ne porte pas une accusation qui fasse verser le sang de ton prochain…

ne te venge pas et ne sois pas rancunier à l’égard des fils de ton peuple : c’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Et même cette parole : « Œil pour œil, dent pour dent ».

La violence est ici déjà contenue. La tentation de l’escalade de la violence que nous connaissons aujourd’hui encore – que le mal commis soit plus grand que le mal subi- n’est pas de mise. Elle n’est pas admise.

 

Cela dit, Jésus va clairement au-delà de ce que nous imaginons possible et juste. C’est pour cela que ses propos sont terriblement durs à entendre…

… Mais ne savons-nous pas au fond de nous-mêmes que ce qu’il prêche est la seule solution pour sortir du cercle vicieux de la violence et entrer dans le cercle vertueux du vivre-ensemble avec et malgré nos divergences ?

Ne savons-nous pas, au fond de nous-mêmes, que son chemin n’est pas celui de la passivité ou de la niaise docilité mais un effort sans cesse renouvelé pour garder le lien et rester en relations coûte que coûte ?

N’entendons-nous pas dans ses mots un encouragement à devenir ce que nous pourrions, ce que nous devrions être ?

A quoi veut donc nous encourager Jésus avec es propos ?

J’en reprends deux et vous livre quelques éléments pour nourrir votre réflexion.

 

– « Prier pour ses ennemis », c’est d’abord reconnaître que nous en avons. Le terme est fort, il fait peur, et nous lui résistons.

Mais la réalité est là. Même au sein de nos familles, même avec nos plus proches ! Des inimitiés peuvent se faire jour. Nous n’y accolons pas les termes de « haine » ou « d’ennemi ». Pourtant, le résultat est le même. Une potentielle violence dans les propos échangés, une distance entre les êtres qui se creuse, une confiance brisée qui mine la relation.

Dans un tel contexte, « aimez mes ennemis » ne signifie pas « passer par-dessus l’impensable, l’inconcevable, l’impardonnable », mais « vivre avec », « vivre malgré ». La nuance est infime mais elle est réelle. Si j’essaie de « vivre avec mes ennemis », je me sors déjà de l’idée qu’il faudrait que je triomphe d’eux…

…Soyons lucides, la peur ou la difficulté de pardonner ne rimerait-elle pas parfois avec la crainte de se montrer faible ? La peur d’être perdant ?

 

2ème élément : « Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui l’autre joue…. »

Beaucoup ont interprété ces mots comme la faiblesse de celui qui abdique face à la violence.

C’est auprès de mes amis juifs que j’ai reçu l’interprétation qui pour moi fait le plus sens.

Tendre l’autre joue n’est pas une acceptation de ce qui a été encaissé. C’est la volonté de montrer un visage autre que celui de la haine et de la violence qui, déjà, a blessé. Qui ne peut que blesser.

Tendre la joue gauche, c’est répondre à la violence par la justice. A la haine par l’amour. A l’indifférence par l’intérêt. A l’oubli par le rapprochement.

Tendre la joue gauche, c’est sortir de la logique de la violence pour entrer dans celle de la vie.

 

Voilà qui me rappelle un exemple très parlant, celui d’Antoine Leiris.

Si vous vous souvenez de l’attentat terroriste survenu à la salle de spectacle du Bataclan à Paris en novembre 2015, peut-être avez-vous eu connaissance de cette lettre ouverte aux auteurs de l’attentat parue 3 jours après. Antoine Leiris y écrivait ceci :

 

« Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils, mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir (…) Si ce dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a fait à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son cœur.

Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère, ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’aie peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu.

Je l’ai vue ce matin. Enfin, après des nuits et des jours d’attente. Elle était aussi belle que lorsqu’elle est partie ce vendredi soir, aussi belle que lorsque j’en suis tombé éperdument amoureux il y a plus de douze ans. Bien sûr je suis dévasté par le chagrin, je vous concède cette petite victoire, mais elle sera de courte durée. Je sais qu’elle nous accompagnera chaque jour et que nous nous retrouverons dans ce paradis des âmes libres auquel vous n’aurez jamais accès.

Nous sommes deux, mon fils et moi, mais nous sommes plus forts que toutes les armées du monde. Je n’ai d’ailleurs pas plus de temps à vous consacrer, je dois rejoindre Melvil qui se réveille de sa sieste. Il a 17 mois à peine, il va manger son goûter comme tous les jours, puis nous allons jouer comme tous les jours et toute sa vie ce petit garçon vous fera l’affront d’être heureux et libre. Car non, vous n’aurez pas sa haine non plus. »

Amen !