Prédication non prononcée le 15 mars 2020

Assis sur la margelle du puits, échangeant avec la Samaritaine, ,Jésus sonne, ni plus ni moins, la fin des lieux supposés saints et des guerres afférentes !

D’après Jean 4: 1 à 26

Jésus n’avait pas de smartphone pour le contrôler malgré lui, mais vu le nombre de récits qui nous le présentent en marche, je suis prête à parier qu’il faisait ses dix mille pas chaque jour.

Pas étonnant donc que nous le retrouvions, une fois de plus, alors qu’il se met en route.

Il est en train de quitter la Judée pour regagner la Galilée. Ce faisant, il passe par la Samarie.

 

On se souvient volontiers que Juifs et Samaritains ne faisaient pas bon ménage. Mais on ne sait plus toujours très bien pourquoi.

 

L’origine des tensions remonte probablement au moment où Israël se divise entre un royaume du nord et un royaume du sud. Mais le facteur déterminant a lieu au 6ème siècle avant notre ère, lorsque les Samaritains construisent leur propre temple sur le mont Garizim… ce qui représente un désaveu et une concurrence inadmissible, pour le temple de Jérusalem.

 

Ce qui les sépare si violemment donc, c’est un conflit autour des lieux saints…

… la problématique n’est malheureusement pas nouvelle même si elle demeure actuelle !

 

De fait, c’est une source de tension dans toutes les traditions religieuses et entre elles. Savoir où Dieu est ; il se manifeste ; où il se laisse rencontrer.

De mon point-de-vue, cette tension est révélatrice de la tentation humaine de vouloir mettre la main sur Dieu. De le circonscrire. Que ce soit géographiquement, dans nos mots, dans nos dogmes, dans nos représentations.

Tentation humaine de s’approprier Dieu. De le brandir comme un étendard face à tous ceux qui ne croient pas comme soi. Prétention d’en avoir fait le tour, une fois pour toute, et de détenir sa vérité de manière unique et exclusive.

 

Si l’homme est supposé apprendre de ses erreurs, il semble qu’en matière de religion, l’histoire peine à nous enseigner à tous, quelle que soit notre origine, qu’il y a des comportements et des a priori qui ne peuvent conduire qu’à des violences et des conflits.

 

C’est dramatique. Surtout que pour nous, le dialogue entre Jésus et la Samaritaine est une superbe source d’inspiration pour apprendre

– à dépasser nos préjugés ;

– à aller au-delà des frontières qui nous paraissent infranchissables ;

– à briser les codes lorsqu’ils se révèlent mortifères et non porteurs de vie.

 

Alors que la Samaritaine dit son trouble : Où donc faut-il adorer Dieu ? à Jérusalem comme vous autres Juifs ou au Mont Garizim comme nous les Samaritains ?

La réponse de Jésus claque comme une gifle. « Crois-moi, femme, l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père (…) L’heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. »

Avec cette réplique, Jésus sonne, ni plus ni moins, la fin des lieux supposés saints et des guerres afférentes !

Il nous dit que l’important n’est pas de savoir où Dieu se donne à rencontrer mais comment nous pouvons l’adorer.

En l’occurrence, en esprit et en vérité.

 

Adorer Dieu en esprit et en vérité, qu’est-ce à dire ?

Ces mots sont piégés. Parce qu’ils donnent l’impression d’être abstraits, désincarnés, évanescents.

Et pourtant !

Dans la tradition biblique, l’esprit c’est le souffle qui sort des narines de Dieu. Qui donne vie à la glaise pour façonner l’humain. Ce souffle qui circule en nous et entre nous tel un formidable élan de vie.

La vérité, elle, s’adosse en hébreu avec des mots tels que fidélité, solidité, constance, qualité de ce vers quoi l’être humain peut orienter sa vie.

Adorer Dieu en esprit et en vérité, c’est donc tout à la fois reconnaître être traversé par cet élan de Vie qui nous excède. C’est quelque chose de l’ordre du mouvement, de la dynamique, de l’audace.

C’est aussi orienter son existence dans ce qui est solide, fiable, constant.

 

Adorer Dieu en esprit et en vérité, c’est suivre l’exemple de Jésus dans l’épisode que nous venons de réentendre.

Lui qui, dynamique, ne craint pas de traverser la Samarie, terre hostile ! Qui s’aventure au-devant d’une femme, au plein midi.

Mais lui qui sait aussi prendre assise sur le puits de Jacob. Une manière symbolique de signifier qu’il prend appui sur son passé, sur ses racines.

 

Assis sur la margelle de ce puits, Jésus est tout à la fois adossé à la tradition d’Israël dont il se réclame.

Dans le même temps, son attitude vis-à-vis de la Samaritaine et les paroles qu’il lui adresse sont peut-être parmi les plus transgressives que nous lui connaissons.

Merveilleux paradoxe d’une transgression qui ne jette pas le passé aux oubliettes mais lui offre un nouveau départ, une nouvelle compréhension… Il semble en effet évident que les nouveautés proposées par Jésus n’auraient rien valu et n’auraient rencontré aucun écho si elles avaient été hors sol ; si elles étaient venues de nulle part.

 

N’y a-t-il pas là un carrefour auquel nous sommes tous appelés à réfléchir ? Individuellement et communautairement ? Pour articuler le passé et le présent ? La tradition et l’avenir ?

En nous souvenant qu’étymologiquement, tradition et trahison ont la même racine…

Dans nos vies, dans nos familles, dans notre Église, je crois que nous sommes appelés, à la suite de Jésus s’aventurant en Samarie, à oser ancrer l’un de nos pieds dans la tradition et à laisser l’autre avancer dans l’innovation.

Oser reprendre les mots de la foi dont nous avons hérités. Nous préoccuper de celles et ceux qui ont besoin de voir leurs repères consolidés dans un monde où tout vacille.

Mais d’un autre côté aussi, réinterpréter la tradition à frais nouveaux pour apporter des éléments de réponses inédits à des questionnement inédits.

Force est de constater aujourd’hui que nos rites, nos mots, nos habitudes paraissent étrangers et hors sol à un nombre grandissant de contemporains. Alors que, j’en suis persuadée, les Écritures sont une source inspirante pour tout ce que nous traversons.

Il y a un équilibre à trouver pour accompagner les mouvements de fond de la société, en énonçant une parole qui redessine l’horizon de la transcendance et renouvelle l’alliance de vie pour nos contemporains. Tout en gardant à la conscience que le renouvellement du sens se love souvent dans les paroles anciennes.[1]

Exercice délicat. Cela dit, ne baissons pas les bras. Restons exigeants vis-à-vis de nous-mêmes pour nous nourrir à l’interne de l’Église et nous ouvrir toujours plus à la société.

Une telle impulsion n’est en tout cas pas nouvelle. Luther déjà encourageait les siens à conjuguer le sens de l’héritage et l’esprit du présent, pour devenir selon son expression des “petits christs“.

Il est toujours temps d’essayer !

                                                                                                           Amen

[1] Cf. Vincent Schmid