Prédication du 7 juin 2020

Avec Nicodème, passer de la nuit à la lumière ; des questions qui bloquent aux impulsions qui mettent en mouvement ; de notre mise au monde terrestre à cette “naissance d’en haut“. À partir de Jean 3: 1 à 8

Jean 3 : 1 à 8                                                                                   

Il y avait un homme parmi les pharisiens appelé Nicodème qui était l’un des dirigeants juifs. 

Il vint de nuit trouver Jésus et lui dit : « Rabbi, nous savons que tu es un maître qui enseigne de la part de Dieu ; car personne ne peut faire des signes extraordinaires comme tu en accomplis si Dieu n’est pas avec lui. » 

Jésus lui répondit : « Oui, je te le déclare, c’est la vérité : personne ne peut voir le règne de Dieu s’il ne naît pas de nouveau. » 

Nicodème lui demanda : « Comment quelqu’un d’âgé peut-il naître de nouveau ? Pourrait-il retourner dans le ventre de sa mère et naître une seconde fois ? » 

Jésus répondit : « Oui, je te le déclare, c’est la vérité : personne ne peut entrer dans le règne de Dieu s’il ne naît pas de l’eau et de l’Esprit. 

Ce qui naît de parents humains est humain ; ce qui naît de l’Esprit de Dieu est esprit. 

Ne sois pas étonné si je t’ai dit : “Il vous faut tous naître de nouveau.” 

L’Esprit, comme le vent, souffle où il veut ; tu entends le bruit qu’il fait, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Voilà ce qui se passe pour toute personne qui naît de l’Esprit de Dieu. »

 

 

Prédication                                                                                      

Ce dialogue entre Jésus et Nicodème, il est vraiment bizarre. Et plus je l’entends, plus j’ai l’impression que tout s’y passe de travers.

 

Tout d’abord, il a lieu de nuit… et ça, c’est pas net. Ça flaire la clandestinité. Comme lors du procès qui a conduit à la condamnation de Jésus. Souvenez-vous, il a lui aussi débuté de nuit ; et, à ce titre, il comportait une part d’illégalité, car les choses officielles ont lieu au grand jour !

Alors qu’est-ce qui pousse Nicodème à se déplacer de nuit ? Lui qui est un notable juif, un pharisien de haut rang ? Qu’est-ce qui le pousse à se déplacer ainsi, probablement à l’insu de ses collègues du Sanhédrin ?

Difficile à dire…

  • Peut-être a-t-il peur. Peur de manifester publiquement son intérêt pour Jésus qui est déjà perçu par beaucoup comme un fauteur de troubles…
  • Peut-être est-il en chemin. Peut-être est-il en quête de repères nouveaux, d’interprétations nouvelles des textes et des coutumes pour faire évoluer son schéma de pensée, sa compréhension de la justice et de la justesse des choses.

Impossible de trancher. Mais ce qui est sûr, c’est que son apparition, ici, dans l’évangile est la première de trois.

La troisième fois, on le retrouve de nuit, encore, lorsqu’avec Joseph d’Arimathée, il se rend au pied de la croix de Jésus. Il apporte avec lui un mélange de myrrhe et d’aloès. Et les deux hommes, ensemble, prennent le corps de Jésus, l’enveloppent de lin, d’huiles parfumées et l’emmènent au tombeau.

Entre ces deux moments nocturnes, une prise de parole publique, de jour, où Nicodème défend Jésus contre le Sanhédrin. À un moment où les grands prêtres et les pharisiens songent à l’arrêter sans preuve et sans l’entendre préalablement. Ce qui serait une entorse à la loi… Nicodème le rappelle, évitant ainsi une arrestation qui aurait été abusive mais qui aurait eu lieu.

À la lumière de ces trois apparitions, j’ai tendance à penser que ce n’est pas la peur mais bien une curiosité impérieuse, une recherche personnelle, qui motivent le déplacement nocturne de Nicodème. Et si ce premier dialogue reste bel et bien bizarre… je ne peux m’empêcher de le méditer à l’aune de l’admirable chemin parcouru par Nicodème tout au long de l’évangile ; tout au long de sa vie.

Et, du coup, je m’interroge : N’y a-t-il pas dans son périple une invitation à le suivre ? Une invitation l’imiter ? Dans l’espoir de passer, comme lui,

  • de la nuit à la lumière ;
  • des questions qui bloquent aux impulsions qui mettent en mouvement ;
  • de notre mise au monde terrestre à cette ou “nouvelle naissance“ ou “naissance d’en haut“.

Oser affronter nos nuits et ne pas taire nos questions. Voici que me suggère cette première bizarrerie dans notre récit.

 

… Cela dit, il y a une deuxième bizarrerie à ce dialogue. Quand on écoute Nicodème et Jésus, on a l’impression d’assister à un dialogue de sourds.

  • Avec d’un côté Nicodème qui vient seul mais qui se cache derrière un « nous » pour initier le dialogue : « Nous savons que tu es un maître qui enseigne de la part de Dieu ; car personne ne peut faire des signes extraordinaires comme tu en accomplis si Dieu n’est pas avec lui.»
  • Et de l’autre côté, Jésus qui, dans le fond, ne répond directement ni aux impulsions ni aux questions posées mais qui semble profiter d’asséner à son interlocuteur ce qu’il a envie de dire.

Alors que Nicodème balbutie ce que lui et ses compères pharisiens croient savoir, (donc le fait que Jésus parle et agit au nom de Dieu) Jésus réplique : « Oui, je te le déclare, c’est la vérité : personne ne peut voir le règne de Dieu s’il ne naît pas de nouveau. »

 

Je dois avouer que la logique de la réponse m’échappe la moindre.

Ce qui par contre ne m’échappe pas, c’est que là où Nicodème affiche un “savoir“ (nous savons). Jésus rétorque par un “voir“ (nul ne peut voir le Royaume de Dieu).

De cette nuance entre un savoir et un voir, la théologienne Lytta Basset tente l’explication suivante :

  • Quand on sait intellectuellement quelque chose, et qu’on le dit, il arrive qu’on ne soit pas cru.
  • Mais quand on a vu quelque chose qui nous a bouleversés et qu’on le dit, alors souvent c’est comme si l’on donnait son propre poids aux paroles qui sortent de soi. Leur impact est tout autre.

Penser et/ou expérimenter.

Ce premier hiatus dans leur dialogue de sourds montre comment Jésus déplace subtilement Nicodème. Comment il le fait évoluer d’un savoir à l’évocation d’une vision…

 

… Et ce mouvement de décentrement, il va encore le poursuivre.

Alors que visiblement le pharisien place le jeu hors de lui, à la manière d’une joute oratoire, dans un savoir intellectuel, Jésus le ramène au plus intime en évoquant la naissance. Cette nouvelle naissance ou cette naissance d’en haut. L’adverbe grec utilisé peut être traduit des deux manières.

En sortant Nicodème de sa matière étudiée pour le placer sur le terrain de la naissance, Jésus lui rappelle, et par là il nous rappelle à tous, que ce qui vient de Dieu ne fait pas que nous effleurer de l’extérieur. Avec une incidence moindre. Comme de l’eau sur des plumes de canard.

Par son souffle que nous célébrons depuis Pentecôte, lorsque Dieu s’empare de nous, il peut faire de chacun de nous autre chose que ce que nous pensons être ou que ce nous donnons à voir. Il peut nous transformer radicalement.

Il peut nous ouvrir à une nouvelle naissance. Dans le même geste que celui qui a prévalu au moment de la création de l’être humain.

Alors, bien sûr, chacun de nous demeure libre de consacrer sa vie à rester le produit de ses parents, de son éducation, de sa classe sociale, de ses manies, de sa profession, de ce qui le réconforte.

 

Mais Jésus nous encourage à l’audace et au lâcher-prise parce que, au-delà de nos velléités les plus fortes, il y a ce souffle de Dieu que nul ne peut ni programmer ni contenir. Ce souffle qui non seulement nous effleure mais nous pénètre et nous métamorphose.

Jésus dira un peu plus loin encore que nul ne peut entrer (on fait un pas de plus) nul ne peut entrer dans le Royaume des cieux à moins de redevenir comme des enfants.

  • Parce que c’est dans l’enfance que nous croyons les autres sur parole.
  • C’est dans l’enfance que nous pouvons accepter que tout ne soit pas expliqué de manière définitive.
  • C’est dans l’enfance qu’on sent confusément, que l’essentiel ne se voit pas avec les yeux.

 

Alors voilà qu’après rumination de ce dialogue, ses bizarreries elles-mêmes deviennent pour moi un encouragement, un élan.

  • À ne pas avoir peur d’affronter mes questions et mes nuits, à l’image de Nicodème.
  • À ne pas trop craindre de retomber un brin en enfance. Car en Dieu, il ne s’agit jamais d’une régression. Mais c’est bien la possibilité d’une nouvelle naissance qui nous est ouverte.

J’espère que cela peut aussi vous parler et vous mettre en route.

Amen