Prédication du 5 juillet par Claire Clivaz, pasteure

Deux hommes, une montagne et une colline. Des histoires de voile et de dévoilement…

D’après  Exode 34, 28-35 / 2 Samuel 15,30 /  1 Corinthiens 13, 12-13

Deux hommes, une montagne et une colline. Le premier homme descend du Mont Sinaï, le deuxième gravit la colline des Oliviers. L’un descend, d’un pas solide et solennel à la fois, le visage rayonnant d’une lumière d’ailleurs, si forte qu’il devra le couvrir pour demeurer au milieu des siens : c’est Moïse qui marque à l’instant même le devenir humain en rapportant du sommet du Sinaï les tables de la Loi, les Dix commandements.

 

L’autre homme a le pas lourd, il gravit la colline des Oliviers. C’est le roi David qui pleure, le cœur gros, car son fils Absalon l’a trahi. Dans sa culture, de son temps, un homme peut pleurer ainsi, publiquement, en groupe, et même très fort. Et tous ceux qui l’accompagnent ont aussi la tête couverte et pleurent. Ils gravissent le mont des Oliviers. Peut-être font-ils une pause près de l’endroit où aujourd’hui est érigée l’Église « Dominus Flevit », le Seigneur a pleuré, construite en 1953 à l’emplacement d’un très ancien sanctuaire. C’est ici, dit-on, que Jésus a également pleuré, sur Jérusalem, pressentant la destruction du Temple à venir.

 

Bien longtemps avant les larmes du Christ, ce sont celles de David qui inondent la terre des Oliviers, alors qu’il est trahi par la chair de sa chair. Pesant cortège d’émotions qui nous en rappelle d’autres, celui des filles de Jérusalem dans l’Évangile selon Luc qui pleurent sur le chemin de croix. Elles sont toujours évoquées aujourd’hui, en terre romande, dans le tableau vivant des pleureuses de Romont à chaque Vendredi saint. Ces jeunes filles du cru, dont on ne voit pas le visage, emmènent en cortège dans la ville de Romont les croyants venus célébrer Vendredi saint. Sauf cette année 2020 bien sûr.

 

Ah ma foi, il est tristement ironique de faire mémoire des visages voilés de David et des pleureuses alors même que dès demain, nous ne prendrons plus ni train ni bus, et nous n’entrerons plus dans un magasin vaudois ou jurassien sans nous être dûment voilés le visage d’un masque de protection. C’est que nous n’aimons pas, n’est-ce pas, nous couvrir le visage de force, par obligation. Ce n’est pas notre culture, ni dans nos habitudes ; ici on voudrait plutôt émanciper bon gré mal gré les femmes qui masquent leur visage. Et bien voilà que c’est notre tour de perdre d’un coup nos sourires, nos grimaces et nos rires dès demain, dans bien des endroits de l’espace public, c’est ainsi.

 

Alors nous voilà comme arrêtés en pleine ascension du Mont des Oliviers. A réfléchir à ces visages voilés, couverts, qui peuvent avoir des significations si différentes. Vindicatifs, nous aimons à affirmer qu’il ne faut pas nous voiler la face, et regarder les choses en face. Et pourtant David nous rappelle que le visage couvert, cela peut aussi être comme une retraite intime, comme une protection du regard des autres. On sait que le roi pleure, et pourtant, justement, on ne voit pas les larmes couler sur son visage. Il reste à l’abri du voile, mais on sait qu’il a le cœur gros.

 

Il y a un quart de siècle, jeune pasteur stagiaire dans un village vaudois, j’écoutais les femmes âgées du Bourg faire mémoire du temps où toute la famille devait porter le deuil, six mois, un an… brassard noir au bras, pas de fête, pas de sortie. On portait le deuil. C’était long. L’une d’entre elles m’avait dit que oui, bien sûr, c’était une contrainte, mais que cette coutume avait aussi ses avantages : on laissait la famille endeuillée en paix, on lui accordait du temps ; pas comme aujourd’hui où il faut être heureux au lendemain de l’enterrement, avait ponctué la paroissienne.

 

Le voile de David se fait donc protection sur son visage. Parfois le masque aussi. En effet, lorsque les masques COVID-19 ont fait leur apparition en Chine, en ce début d’année, ils ont permis à celles et ceux qui le portent, de retrouver paradoxalement une part de liberté : en effet, dans ce pays, les outils de reconnaissance faciale sont présents partout, du métro au smartphone. Mais si vous portez un masque, leur efficacité diminue à 65% ! En Chine, pour vivre caché et donc heureux, il suffit donc de sortir masqué, ironie de situation.

 

Sous nos horizons, c’est culturellement une valeur clé de pouvoir nous déplacer partout à visage découvert, sans craindre d’être stigmatisé pour nos opinions, nos origines ou notre allure. C’est notre fierté de vivre dans un pays où tout un chacun, même les plus célèbres, peuvent aller et venir à visage découvert, sans souci. Alors à l’heure où il va nous falloir composer avec l’arrivée du masque, il vaut la peine de nous joindre à Aaron et à son peuple pour réaliser que parfois, un visage à découvert, cela peut être trop. Le voilà Moïse, nimbé de lumière, statue de Michel-Ange avant l’heure, irradiant, d’une lumière plutôt radioactive plutôt que douce lueur ; et d’un coup c’est trop pour les autres : « Voici la peau de son visage rayonnait ; et ils craignaient de s’approcher de lui ».

 

Ses quarante jours d’intimité avec le Seigneur, au sommet du Sinaï, dans le jeune le plus strict, ont transformé sa peau qui laisse désormais se refléter le ciel. Le pas solennel et signifiant, Moïse ramène aux siens les dix paroles, charte pour s’orienter dans la vie. Mais il y a, pour Aaron et pour le peuple, quelque chose d’excessif, d’irregardable dans cette scène. Il faut dire que c’est la deuxième fois, en prime. Moïse les a déjà rejoints avec les tables de la Loi, mais qu’il avait violemment brisées, en découvrant le culte du veau d’or à son retour. Patiemment, la main de l’Éternel a réécrit les dix paroles sur deux nouvelles tables de pierre.

 

Dans ce deuxième exercice, Moïse a connu un tel corps à corps avec le divin, qu’il en irradie de lumière ses proches, excédant ce qu’ils sont capables de soutenir du regard. Il faut alors voiler ce trop plein pour au plus vite retrouver la norme, le banal. Et par ce voile sur le visage de Moïse, l’humain et le divin se retrouvent séparés, tout comme le Tabernacle sera réservé à l’entrée du grand-prêtre, seul admis dans la présence divine une fois l’an. Durant des siècles perdurera cette séparation du lieu très saint d’avec le monde des humains.

 

Bon, peut-être que c’est au fond rassurant de bien ranger tous les excès sous un voile :  le divin dans son Tabernacle, David qui pleure à qui mieux mieux et Moïse qui nous fait une crise mystique : vivons cachés, vivons heureux ! Sauf qu’un troisième homme vient tout déranger, révéler, montrer, découvrir. Il y a un autre voile encore qui dépasse du livre des Écritures, un voile qui se déchire un après-midi de printemps : le voile du temple, celui qu’on avait précisément tendu entre le peuple et la présence divine, et qui se déchire au moment de la mort de Jésus de Nazareth, le troisième homme. Jésus, lui, monte aussi, mais à Golgotha, jusqu’au sommet de la croix. Au point que le voile ultime, celui du Temple, se déchirera.

 

Par le dernier cri de celui qui meurt, par les ténèbres qui adviennent et par le bruit du rideau déchiré, tout ce qui était contenu sous le voile de la Loi jaillit hors des pages du livre, torrent de vie rendu à sa liberté première : « Aujourd’hui nous voyons comme au moyen d’un miroir, de manière confuse, mais alors nous verrons face à face ; aujourd’hui je connais en partie, mais alors je connaîtrai comme j’ai été connu ».

 

Voir face à face, un jour. Regarder à travers le voile déchiré, connaître tout le secret, tout le caché des corps et des cœurs. Comment ne pas avouer, frères et sœurs, comment ne pas reconnaître que pour trouver la force d’avancer sur le chemin, nous avons besoin d’espérer qu’un jour, nous verrons face à face. Qu’un jour nous connaîtrons, nous comprendrons à travers le voile enfin déchiré. Qu’un jour nous serons capables de déchiffrer les QR codes alambiqués de nos vies et du monde. Comprendre un jour ces moments où nous aurons perdu la face, cas larmes ravalées, voilées de pudeur.

 

« Aujourd’hui je connais en partie, mais alors je connaîtrai comme j’ai été connu ». Cette connaissance nous parviendra sans violence, sans excès, sans radioactivité ; elle ne sera pas insupportable à nos regards et nous n’aurons pas besoin de la voiler. Parce qu’elle aura été décantée à l’aulne de l’amour, plus grand que la foi et l’espérance : « Car ces trois choses demeurent, la foi, l’espérance et l’amour, mais la plus grande des trois, c’est l’amour ». Amen

[1] Claire Clivaz est théologienne et cheffe du groupe Digital Humanities+ au SIB, Lausanne : https://digitalhumanitiesplus.sib.swiss