Prédication du 26 juillet 2020

Quand le Royaume des cieux n’est pas là où on le cherche…

D’après Matthieu 13: 44 à 46 et 2 Corinthiens 4: 6 à 10

Le Royaume des cieux a fait couler beaucoup d’encre ; c’est peu de le dire. Pourtant, au final, on reste assez maladroits ou démunis pour dire ce qu’il est, le définir, le circonscrire. Et ce 13ème chapitre de l’évangile de Matthieu a beau compter 7 paraboles pour en parler, -parmi lesquelles le semeur, le bon grain et l’ivraie, la graine de moutarde-, une part de mystère demeure.

 

Dans la mentalité populaire, le Royaume des cieux (c’est ainsi que le nomme Matthieu ; Marc et Luc, eux, parlent du Royaume de Dieu)… Dans la mentalité populaire donc, le Royaume des cieux évoque, pour beaucoup, le paradis. Cet endroit encore inconnu mais aux promesses enchanteresses dans lequel Dieu accueille les braves et autres chanceux après leur mort.

 

En théologie réformée, cette interprétation a toujours posé quelques problèmes puisque, vous le savez, nous sommes attachés à la théologie de la grâce plus qu’à celle du mérite. Si donc, paradis il y a, peut-il vraiment être réservé à celles et ceux qui en seraient dignes, selon des critères spécifiques ? Il y a là malaise.

Et puis, c’est vrai aussi que depuis Job, l’idée d’avoir des sortes de mesures compensatoires outre-tombe pour légitimer la souffrance dans la vie ici-bas, est une logique qui a du plomb dans l’aile.

 

Cela dit, les textes des Évangiles, les paraboles elles-mêmes et si courtes soient-elles, nous encouragent, je crois, à entrer dans une dynamique différente de celle d’un paradis espéré.

 

Le premier indice qui nous encourage à rester les pieds sur terre, et à nous poser la question du Royaume des cieux ici et maintenant, c’est le fait que Jésus en parle au présent.

Il ne nous dit pas qu’un jour, peut-être, nous découvrirons le Royaume et qu’il sera comme ceci ou comme cela… il nous dit : « Le Royaume des cieux est comparable à un trésor… il est comparable à un marchand qui cherchait des perles fines… »

C’est dire que l’accès au Royaume nous est donné. Aujourd’hui. En cet instant. Il est là, accessible. Et comme tout ce qui vient de Dieu, il nous réserve quelques surprises et vient bousculer notre quotidien.

 

Pour évoquer ces surprises et ce quotidien chamboulé, reprenons d’abord la première de nos deux paraboles.

 

« Le Royaume des cieux est comparable à un trésor qui était caché dans un champ et qu’un homme a découvert… »

 

Lorsqu’elles interprètent ce texte, beaucoup de personnes, consciemment ou non, stoppent leur lecture ici et partent du principe que le Royaume est un trésor. Qui nous a préexisté. Sur lequel on est tombé. Et qui modifie notre vie à jamais.

Et puis alors, très vite, l’interprétation se poursuit allant jusqu’à affirmer que le trésor, c’est la foi en Dieu. Pourquoi pas ? Ce n’est pas absurde de penser la foi ainsi.

 

Mais ce n’est pas ce que raconte le récit ! Parce que, si le Royaume des cieux est bel et bien accessible ici-bas déjà, il ne répond pas à notre logique humaine.

 

Que feriez-vous ? Que feriez-vous si vous trouviez effectivement un trésor alors que vous êtes en train de planter vos salades, vos herbes aromatiques ou vos carottes ? Qu’est-ce que je ferais si cela m’arrivait ?

A coup sûr, j’éclaterai de rire ; je n’en pourrais plus de joie ; je prendrais le trésor ; je quitterais le champ et j’irais vivre selon mon bon gré. En partageant ; je tiens cela de mon éducation et, du coup, le partage est devenu une conviction.

 

Or, dans la parabole : « Le Royaume des cieux est comparable à un trésor qui était caché dans un champ et qu’un homme a découvert : il le cache à nouveau et, dans sa joie, il s’en va, met en vente tout ce qu’il a, et il achète ce champ. »

 

C’est curieux quand même. Cet homme qui, tout à sa joie, cache à nouveau le trésor, se dépossède de tous ses biens, et achète le champ… Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? On a un peu l’impression qu’il complique quelque chose de simple ! Pourquoi vouloir le champ quand on a le trésor ?

 

Ce que je comprends de cette complexité, c’est que le Royaume des cieux n’est pas tant un trésor à posséder qu’une expérience à vivre.

 

Le Royaume n’est pas un trésor qui, une fois découvert, nous conduit à quitter notre vie d’avant. A tourner le dos au champ.

Le Royaume est une expérience. Celle d’une vie qui se déroule normalement, banalement, en effectuant le travail de tous les jours mais qui devient, par l’action agissante de Dieu, une vie extra-ordinaire.

 

Dans cette parabole, je crois avec d’autres que le champ, c’est notre vie, notre existence, notre être au monde. Qui révèle tout son sens, toute sa richesse, toute sa profondeur, lorsque Dieu vient s’y nicher. Lorsqu’il en balaie la banalité pour lui donner une saveur à nulle autre comparable.

 

Donc, ne surtout pas vouloir extraire le trésor et tourner le dos au champ. Ça n’aurait plus aucun sens. Je crois plutôt que cette parabole nous encourage à prendre soin de notre vie. Laisser la présence de Dieu l’infuser, lui donner saveur. Et tout mettre en oeuvre pour partager cette saveur le plus largement possible.

 

Avec la deuxième petite parabole du jour, Jésus poursuit la réflexion exactement dans le même sens.

 

« Le Royaume des cieux est encore comparable à un marchand qui cherchait des perles fines. Ayant trouvé une perle de grand prix, il s’en est allé vendre tout ce qu’il avait, et il l’a achetée. »

 

Voici que le Royaume s’apparente à une recherche de la beauté.

Dans ce cas, le marchand dont il est question n’est autre que Dieu. Dieu en quête d’humains. Dieu à ma recherche. Dieu à votre recherche. Vous, perles fines de si grandes valeurs.

 

Je ne sais pas si c’est une question d’époque ou de culture, mais nous sommes si souvent enclins à garder à la conscience ce qui, en nous, est fêlé, abimé, peu reluisant… On met en avant nos défauts bien plus que nos qualités.

 

Voici que Dieu apparaît comme celui qui voit au-delà des apparences et qui saisit la valeur intrinsèque de chacune et chacun.

Dieu qui ne se leurre sans doute pas sur ce que nous sommes. Mais qui ne perd jamais de vue ce que nous sommes appelé.e.s à devenir. Ce que nous sommes déjà à ses yeux : un trésor de grand prix.

 

De cette parabole-là, j’aimerais simplement pouvoir retenir cet élan de Dieu, toujours en quête. Sa clairvoyance. Son regard débordant d’amour pour tout être humain. J’aimerais surtout que pareille attitude vis-à-vis d’autrui guide mon existence. Ce n’est pas gagné tous les jours.

 

Mais qui sait ? Admettons que cette attitude divine-là soit contagieuse. Alors pour sûr, nous pourrions tous le confesser : le Royaume des cieux, c’est aujourd’hui et maintenant. Dans un éclat de vie divine qui nous irradie et nous ouvre charitablement les un.e.s aux autres.

 

Amen