Prédication du 9 août 2020

Le prix de la liberté

D’après Exode 15: 22 à 16: 3   et   Luc 15: 11 à 24

Les deux récits de ce jour, retracent des quêtes de liberté, des chemins de libération. On pourrait donc s’attendre à des récits qui font état de personnes comblées, dynamiques, positives.

Et pourtant, dans un cas comme dans l’autre, la réalité est mitigée. Il y a certes des élans, des envies, de la confiance, de la joie. Mais il y a aussi de la lassitude, du découragement, de la peur.

Pour voir comment les situations évoluent ; en quoi elles se rejoignent ; en quoi elles se démarquent l’une de l’autre, je vous propose de les prendre en parallèle.

 

D’un côté donc nous avons le peuple des Hébreux. Qui, trop longtemps, a vécu sous le joug des Égyptiens. Comptant pour moins que rien aux yeux des habitants du pays qui l’accueillait.

Rabaissé, maltraité, harassé, ce peuple devait chaque jour gagner son pain non seulement à la sueur de son front mais aussi sous les coups de l’oppresseur. Il se voyait, quotidiennement, rappeler son statut précaire de réfugié exploité …

 

Dans ce contexte, comme dans celui des quelque 80 millions de personnes aujourd’hui déracinées dans le monde, la fuite, la sortie d’Égypte, c’est d’abord une question de salut, une question de survie. Tant les violences marquent les corps et les esprits de manière indélébile. Dans un second temps, la fuite c’est aussi la possibilité, au gré d’un refuge accordé, de retrouver une certaine dignité, de ne plus avoir à courber l’échine mais de vivre debout, avec à hauteur des yeux un horizon et non le sol.

 

Voilà pour le peuple des Hébreux. De l’autre côté, il y a un fils cadet. Qui, a priori, n’a pas l’air malheureux. Le texte en tous les cas n’en dit rien. Il a un toit, une famille, du travail. Mais peut-être se sent-il étranger chez lui, à l’étroit ; harassé voire même oppressé ?

Ce qui est sûr, c’est qu’il veut de l’air. Il veut voir du pays, il veut vivre sa vie, s’émanciper, faire des choix qui influencent son quotidien comme il l’entend sans avoir à s’occuper de celui des autres… Du coup, il réclame par anticipation (ce qui est inconcevable à l’époque), il réclame donc par anticipation la part d’héritage qui lui reviendrait au décès de son père. Et il va son chemin sans se retourner.

 

C’est ainsi qu’un peuple et un fils se retrouvent en route. Ayant chacun quitté ce qui l’oppresse dans l’espoir de découvrir ou de recouvrer la liberté. Espérance simple. Espérance compréhensible.

Mais la vie est toujours plus compliquée qu’il y paraît. Et la liberté se gagne rarement au bout d’une ligne droite.

 

Cela fait plusieurs semaines que le peuple des Hébreux marche dans le désert. L’eau, tout comme l’ombre, est difficile à trouver… et cette quête-là, ça vous marque un homme. Alors oui, quand le peuple s’inquiète de ce qu’il va boire, Dieu pourvoit. N’empêche que la vie, tout comme l’eau de Mara, est amère.

L’exaltation du peuple est retombée. Le désenchantement a peu à peu supplanté l’engouement. Quitter l’Égypte n’est pas encore entrer dans le pays où coulent le lait et le miel…

Alors, les hommes bougonnent. Ils querellent Dieu. Ils disent leur méfiance. Ils s’en prennent à Moïse et Aaron allant jusqu’à regretter ne pas être morts en Égypte, de la main de Dieu, et le ventre plein… Inévitable attirance de la mort lorsque la vie nous résiste.

 

De son côté, le fils cadet bourlingue. Grisé par l’ivresse de ses avoirs, il dissipe son bien sans compter, sans s’inquiéter du lendemain. “Carpe diem“. Il a la belle vie. Il doit imaginer que le paradis sur terre existe et qu’il l’a trouvé.

Mais c’est sans compter sur les aléas économiques et climatiques. Il a à peine le temps de se retrouver sans le sou qu’une famine s’installe dans le pays. Le manque de tout : le manque de pain, d’eau, de toit, le rejoint et commence à peser cruellement. Il avait l’horizon pour perspective. Son regard est désormais rivé sur le sol asséché ; il est prostré ; abattu. Comme les Hébreux sous le joug égyptien.

Alors, il offre ses services au premier venu dans l’espoir -si ce n’est de se refaire, au moins de survivre. Il trouve un petit boulot : garder les porcs. Et comme le peuple des Hébreux en Égypte, il fait l’expérience du joug. Rabaissé, maltraité, harassé, il doit chaque jour gagner moins que son pain à la sueur de son front… et sous le regard méprisant de ses pairs qui le voient côtoyer la souillure des animaux impurs.

Tombé aussi bas que terre, commence pour lui un voyage intérieur qui l’amène à revisiter son passé et à reconsidérer son présent.

 

Si ces deux récits retraçant des quêtes de liberté, des chemins de libération restent sombres pour une part. C’est que, dans un cas comme dans l’autre, la libération a un prix. La liberté coûte. Elles ne se vivent pas en dehors de la réalité mais s’adossent à l’expérience de la dureté de la vie qui blesse et des rêves qui se brisent sur les crêtes de la réalité.

 

  • Le peuple des Hébreux, a d’un coup de rein, quitté l’oppresseur. Il lui faut encore apprendre à tenir, debout, avec son Dieu, face à son Dieu.
  • Le fils, lui, a tourné le dos à ses origines. Il lui faut réaliser, dans l’humilité, le sens profond du mot conversion : c’est-à-dire l’action de se tourner, de se retourner… de quitter ce qu’il est pour découvrir ce qu’il est à même de devenir.

 

Deux destins au final fort proches.

 

Ce que j’apprends sans doute de plus significatif dans ces deux récits, c’est le fait que dans le désert, dans nos déserts, les schémas préétablis volent en éclat. Les projets se dissipent. Les habitudes ne résistent pas. Même les certitudes peuvent être balayées. Il n’est alors possible de s’en sortir qu’en faisant appel à d’autres ; qu’en faisant appel au Tout Autre.

 

Et je me dis que le temps bousculé que nous vivons depuis ce printemps peut aussi être pour nous l’occasion de vivre un revirement, une conversion. Apprendre ou réapprendre à ne pas compter sur soi seul mais faire confiance à Dieu et à ses nombreux messagers autour de nous.

 

En s’incarnant dans la personne de Jésus, en devenant le Très Bas, Dieu découvre intimement tout de notre vie. Nos espoirs, nos élans, notre foi… comme notre lassitude, nos découragements, nos peurs.

En Jésus, Dieu expérimente tout de nos existences, mais il ne s’en sert pas pour nous juger, nous humilier, stigmatiser nos faiblesses. Cela lui permet, au contraire, de nous accompagner en tous lieux et en tous temps. D’être tour à tour, devant nous pour nous conduire, derrière nous pour nous pousser, au-dessous de nous pour nous porter, au-dessus de nous pour nous bénir.

 

Et c’est ainsi que nous pouvons ressentir la largeur, la hauteur la longueur et la profondeur de son amour. Le sentez-vous, son amour ?

 

                                                                                                               Amen