Prédication du 20 septembre, Jeûne fédéral

Le devoir des fils et des filles de Dieu nous est rappelé dans le vrai jeûne : être, par des actions concrètes, producteurs d’espérance.

D’après Esaïe 58: 1 à 8

 

En ce dimanche de Jeûne fédéral, j’ai assez naturellement (ou bêtement) eu envie de revenir à la notion biblique du jeûne. Et je vous l’avoue, j’ai été surprise.

Parce que, les modes diététiques mises à part, je savais comme vous que la notion de jeûne est liée aux pratiques religieuses. Je m’attendais donc à une foison de récits. Mais dans le fond, la Bible parle relativement peu du jeûne. Le mot lui-même apparaît 24 fois dans le premier testament et 6 fois dans le nouveau ; le verbe jeûner est lui conjugué 36 fois dans le premier testament et 20 dans le nouveau. Rien d’excessif.

 

C’était pourtant une pratique courante parmi les peuples sémites. On en a trace. Mais elle semble avoir mis du temps à s’enraciner en Israël.

Et ce qui frappe, quand la Bible en parle, c’est que la pratique du jeûne est souvent remise en question. Elle est remise en question non pas parce qu’elle est d’origine païenne et qu’il faudrait se détacher de tout ce qui est païen. Mais parce qu’elle comporte des dérives jugées dangereuses. Parmi lesquelles, la tentation voire la tentative d’instrumentaliser Dieu. De le manipuler sous de faux semblants.

 

A cet égard, l’extrait du livre du prophète Esaïe que nous avons réentendu est une leçon magistrale sur ce que le jeûne n’est pas. Respectivement, sur ce que le jeûne doit être ; sur ce qu’il doit produire.

 

Avant de revenir sur le jeûne tel que décrit, tel qu’espéré par Dieu, deux mots sur le contexte particulier de ce récit. L’auteur qui s’exprime dans les derniers chapitres du livre d’Esaïe intervient à la fin de l’exil. Et, à cette époque-là, il a au moins trois crises à gérer.

 

Une crise identitaire. Le peuple de Dieu est à cette époque totalement hétéroclite. Il est composé de juifs revenus de l’exil, d’autres qui étaient restés dans le pays, d’étrangers qui s’étaient installés en Judée pendant l’exil, de ceux qui sont encore en diaspora et dont on aimerait encourager le retour. La mission du prophète consiste dès lors à instaurer une unité au sein de ce peuple disparate. La tâche n’est pas facile.

 

A cela, s’ajoute une profonde crise religieuse. Le retour de l’exil avait suscité beaucoup d’espérance ; le salut avait été prêché. Or, Dieu semble sourd aux appels et prières. Si bien que peu à peu, le dialogue entre le peuple d’Israël et son Dieu est devenu un monologue. C’est plus que déstabilisant.

 

Crise socio-économique, enfin… De fait, au retour de l’exil, Jérusalem est en ruine, le temple détruit, les biens spoliés. Tout est à reconstruire.

 

Le peuple se débat dans ce marasme. Sans doute fait-il au mieux. En tous les cas, il a l’impression de faire tout juste. Il se met à l’ouvrage. Il prie. Et même, il jeûne. Mais cette situation chaotique perdure.

Les hommes ne comprennent pas.

Dieu, lui, ne s’y trompe pas.

Lisant au-delà des apparences, on pourrait dire de lui que, littéralement, il démasque son peuple.

 

« Vous pensez être un peuple droit ? Mais votre attitude est plus intéressée que sincère… La preuve : vous êtes capables de vous quereller et de vous donner des coups de poings alors même que vous jeûnez. Ça ne joue pas ! »

 

En pointant cette incohérence, Dieu rappelle avec force l’inextricable lien qui existe entre sa justice et la justice, la justesse aussi, dans nos relations humaines. L’une ne va pas sans l’autre. On ne peut pas prétendre être fidèle à Dieu si l’on n’est pas juste avec son prochain. Ou alors, il y a risque de dérives.

  • Première dérive, celle du mysticisme quand il se confond avec une sorte de quiétisme, d’indifférence voire de retrait quant au devenir du monde. La verticalité de la relation à Dieu coupe l’humain de son prochain.

 

  • Ou alors, dérive du ritualisme quand il cherche à assigner Dieu à résidence dans le culte ou les pratiques religieuses.

 

Or, nous dit Dieu, le rite n’est performant que lorsqu’il est manifestation de justice et de solidarité : « Le jeûne tel que je l’aime, le voici, vous le savez bien : c’est libérer ceux qui sont injustement enchaînés, c’est les délivrer des contraintes qui pèsent sur eux, c’est rendre la liberté à ceux qui sont opprimés, bref, c’est supprimer tout ce qui les tient esclaves. C’est partager ton pain avec celui qui a faim, c’est ouvrir ta maison aux pauvres et aux déracinés, c’est fournir un vêtement à celui qui n’en a pas, c’est ne pas te détourner de celui qui est ton frère. »

 

J’en prends pour mon grade. Pas sûre d’être à la hauteur du véritable jeûne qui plaît à Dieu. Mais, surtout, je m’interroge. Je nous interroge. Tant la situation évoquée par Esaïe me semble trouver écho dans ce que nous vivons actuellement. Les crises identitaires, religieuses ou socio-économiques ne sont pas l’apanage du passé !

 

  • N’avons-nous pas l’impression que la foi chrétienne a pris le chemin de l’exil ? Que ce qui fonde notre communauté religieuse se dilue dans l’ère du temps ?

 

  • Ne sommes-nous pas désemparés face au marché du religieux qui suscite de plus en plus des quêtes individuelles, prenant tel dogme ici et telle valeur là, pour obtenir un produit sur mesures qui conforte chacun dans son quant à soi ?

 

  • Le monologue des Israélites avec eux-mêmes alors qu’ils pensaient s’adresser à Dieu n’entre-t-il pas en résonnance avec le libéralisme économique lorsqu’il est défendu à outrance et avec le matérialisme ambiant ?

 

Avons-nous vraiment changé depuis l’époque d’Esaïe ? La question peut faire mal. Et je sais que, pour certains, il y a là de quoi désespérer.

 

Personnellement, j’y puise l’énergie qui m’encourage à tout mettre en œuvre pour que les valeurs du christianisme ne prennent pas la poussière au fond de mes poches mais qu’elles rayonnent pour le bien commun. Dans le respect des personnes qui vivent autour de moi et dont la diversité n’a rien à envier au peuple d’Israël de retour de l’exil.

 

Si j’y regarde de près, cette énergie puisée dans le questionnement et le doute, dans l’envie de me montrer digne de Dieu n’est au final rien d’autre que l’espérance qui m’est donnée par Dieu lui-même.

Certes, tout n’est pas rose dans notre monde. Mais les choses ne sont pas condamnées à rester éternellement les mêmes. Elles peuvent changer. Et le changement passe par chacun.e de nous. Souvent de manière infime, humble. Ce qui compte n’est pas forcément l’ampleur de nos actions mais leur réalité.

 

Le devoir des fils et des filles de Dieu nous est rappelé dans le vrai jeûne : être, par des actions concrètes, producteurs d’espérance.

 

La tâche est belle. Elle est aujourd’hui nécessaire. Et il y a assez à faire pour que chacun s’y mette. A sa mesure.

 

À vous de trouver la vôtre.

 

Amen