Prédication du 4 octobre 2020

La Parole n’est pas au service des gens d’Église pour sermonner les autres. La Parole s’immisce jusque dans les rangs des plus fidèles pour les émonder. D’après Jean 15: 1 à 10

Une histoire de vigne, de vigneron, de cep, de sarment, de taille, de fruit … en ce début d’automne, c’est d’actualité.

En reprenant avec vous ce récit bien connu, j’aimerais ce matin revenir sur 3 verbes qui le ponctuent : émonder / porter / faire.

 

Émonder…

… Voilà bien un verbe que l’on n’aime pas trop prêter à la Parole de Dieu ; plus habitués, et sans doute plus enclins, que nous sommes à en relever le côté nourrissant, porteur, stimulant, bienfaisant.

 

Et pourtant, l’image ici utilisée par Jésus est sans appel. « Tout sarment qui, en moi, porte du fruit, mon Père qui est le vigneron l’émonde pour qu’il en porte encore davantage. »

 

Être émondé par le Père, être émondé par sa Parole… c’est en d’autres termes : être coupé, élagué, ébranché, taillé… Appliqué à l’humain plutôt qu’à la vigne, cela laisse entendre que le travail du Père vigneron, entaille, et donc dans un premier temps fragilise, écorche… L’émondage, c’est une opération qui ne laisse pas intact ; une opération qui blesse … ne dit-on pas de la vigne qu’elle pleure après la taille ?

 

C’est donc ici, le côté tranchant de la Parole qui est mis en avant. Et ce qu’il y a de particulièrement interpelant dans notre récit, c’est que cette parole qui émonde, elle n’est pas réservée aux autres. Elle n’émonde pas exclusivement ceux que l’on voudrait éduquer voire acquérir à la cause.  Et qui auraient à faire le deuil douloureux d’une vie antérieure marquée par une absence de relation à Dieu.

Non, dans le récit de l’Évangile, ce sont les sarments liés au cep qui sont eux-mêmes émondés. Donc les disciples. On parlerait aujourd’hui des fidèles, des “bons chrétiens“ ou de ceux qui se prétendent tels.

 

La Parole n’est pas au service des gens d’Église pour sermonner les autres. La Parole s’immisce jusque dans les rangs des plus fidèles pour les émonder. C’est sans doute tout l’art de vivre ce que l’on prêche.

 

Martin Luther King disait que les seules vraies paroles sont les paroles qui coûtent.

 

Qu’est-ce qu’une parole qui coûte ? Et bien je crois que loin des bavardages, une parole qui coûte, c’est une parole qui ne se résume pas à un énoncé dogmatique mais qui fait sens, qui touche, qui bouleverse.

 

Loin de la stérilité, une parole qui coûte, c’est une parole qui met en route et qui débouche sur des actes concrets.

 

Loin de la vanité, une parole qui coûte, c’est une parole qui engage tout à la fois celui qui la prononce et celui qui la reçoit.

 

Une Parole qui touche, qui met en route, qui engage, Jésus l’a prêchée et vécue. Lui qui, tout en rappelant aux siens qu’il ne suffit pas de dire Seigneur, Seigneur pour entrer dans le royaume des cieux a accepté la croix pour ne renier aucune des paroles inspirées par Dieu qui avaient donné sens à son existence.

 

Si c’est par la parole que nous aussi sommes émondés, cela signifie que nous devons nous laisser travailler, nous laisser interroger et surprendre par la parole de Dieu. Quitte à être déboussolés et même heurtés.

 

Ne pas lire la Bible comme si nous avions déjà la réponse à toutes les questions ; comme si nous avions déjà tout compris ; comme si nous savions à l’avance ce qu’elle a à nous apprendre.

Mais nous laisser emporter au gré des lignes d’un récit, et entre ses lignes, pour y découvrir ce qu’il peut nous dire aujourd’hui. C’est surprenant. C’est nourrissant. Régulièrement tranchant. Mais telle est la Parole de Dieu.

 

2ème verbe : porter… plus précisément, porter du fruit…

Pendant longtemps, j’ai cru que ce récit m’invitait à produire du fruit. Et je me voyais déjà en chantre, malgré moi, d’une nécessaire productivité.

 

Mais il s’agit bien de porter. A l’image d’une femme en espérance qui porte un enfant, fruit d’une relation, acte reproductif certes mais qui, pour autant, ne se restreint pas au registre de la productivité et encore moins à celui de la rentabilité.

 

Celle qui porte un enfant commence par le recevoir en elle avant de l’offrir au monde. Double mouvement qui résume, je crois, l’entier de toute vie : Recevoir et donner…

 

Me rappelant cela, je réalise soudain de manière plus pointue que jamais, qu’en tant que chrétienne, que comme chrétiens nous n’avons pas à produire du fruit. La production n’est pas pour nous une fin en soi. Ce ne devrait même pas être notre souci.

 

C’est le souci et le travail du vigneron que le sarment porte du fruit. C’est lui qui travaille, qui met au repos, qui observe, qui sulfate, qui soigne, qui nourrit, qui émonde en vue des vendanges. A lui cette responsabilité.

 

Laissons donc à Dieu la place qui lui revient. Cessons de l’usurper en imaginant que tout dépend de nous et de nous seuls. Nous n’avons pas à produire, mais à porter.

 

Porter du fruit ce fruit que Dieu lui-même place en nous, en germe. Porter ce fruit. S’en nourrir. L’offrir. Laissons à d’autres la fallacieuse tentation de vouloir compter, comptabiliser, comparer, les rendements, les bancs vides ou pleins, le nombre de catéchumènes, la statistique des services funèbres. Il y a là derrière, trop souvent des enjeux d’égo et non des enjeux de vie.

 

Le véritable enjeu de vie nous est donné dans la suite du récit, c’est de demeurer ensemble dans l’amour du Fils et de démultiplier cet amour : “Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés ; demeurez dans mon amour. Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour“.

 

Porter du fruit et le manifester en aimant les autres… 2ème impulsion pour ce matin.

 

Et puis, je ne résiste pas à terminer avec cette affirmation de Jésus : “En dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.“

 

En dehors de moi, vous ne pouvez rien faire…  Certes ! Mais j’ai envie de rajouter : “Avec lui, tout reste à faire.“

 

Avec lui, tout reste à faire pour que le fruit que nous portons ne demeure pas qu’intérieur. Osons donc des paroles qui coûtent ; des gestes qui engagent.

 

Avec lui, tout reste à faire pour apprendre à dépasser nos peurs, nos a priori, nos évidences. Pour découvrir comment aimer au-delà de la raison.

Et que notre amour pour les autres soit vécu comme un commandement qui vient de Dieu et non comme une inclination de notre propre cœur en fonction de nos sentiments

 

Avec Jésus, tout reste à faire pour demeurer humain dans un monde si souvent déshumanisé.

 

Oui, avec lui, tout reste à faire.

Alors, relevons le défi. Il a besoin de nous. De chacune et de chacun, tel.le que nous sommes.

 

Amen