Prédication du 31 janvier

L’autorité a fondamentalement une fonction de croissance, d’émancipation de l’autre. Elle permet à l’autre de grandir, de devenir auteur, acteur, instigateur, de sa vie. D’après Marc 1: 21 à 28

 

 

Il y a des récits de l’Évangile plus faciles d’accès que d’autres. Quand on les lit, on s’identifie rapidement à l’un ou l’autre des protagonistes. On a l’impression que le sens jaillit. On se sent rejoint. Spontanément, je ne dirais pas que c’est le cas du récit que nous venons d’entendre.

 

Je ne sais pas comment vous l’avez reçu ni ce que vous en avez retenu. Mais personnellement, il me donne une impression de décousu. Un peu comme si Marc racontait une succession de petites histoires, mais qu’il passe à l’histoire suivante avant d’avoir terminé la précédente.

 

  • Par exemple, Jésus est présenté comme quelqu’un qui enseigne de façon exceptionnelle.

Or, dans ce récit, Jésus ne dit quasi rien. Sa seule parole, c’est : « Tais-toi et sors de cet homme. »

Et Marc n’est pas plus loquace sur le contenu de cet enseignement qui frappe les auditeurs et les saisit. C’est étrange et frustrant.

 

  • Deuxième étrangeté : au moment où il affirme que Jésus enseigne comme un maître, Marc ajoute qu’il le « fait avec autorité et non pas comme les scribes ».

Or, à l’époque, les scribes sont reconnus pour être des spécialistes des textes. Ils ont autorité pour les interpréter. Pourquoi les dénigrer de cette manière ? Pourquoi cette condamnation abrupte ? Là encore, mystère et silence radio.

 

  • Et pour finir, celui qui parle le plus dans notre récit, c’est cet homme possédé d’un esprit impur. On n’a a priori pas trop envie de s’identifier à lui. Mais il est tout de même celui qui confesse que Jésus est le « Saint de Dieu ».

Et il a cette manière de mélanger le “je“ et le “nous“ qui fait qu’on est quasi obligé de se demander si nous faisons partie du “nous“ qu’il évoque.

 

Donc, un récit peu confortable. Difficile d’accès. Je tente quelques pistes de réflexions à partir des points d’attention que je viens d’évoquer.

 

Jésus donc excelle dans l’enseignement. Alors même qu’il est quasi muet et que Marc ne nous dit pas un seul mot sur le contenu de cet enseignement. Alors, ce n’est pas la seule fois où Marc se montre discret sur la matière. Mais ça n’en demeure pas moins paradoxal et un brin frustrant. Quel enjeu y a-t-il à nous vanter les mérites pédagogiques d’un homme sans nous donner les moyens de le constater, de le vérifier par nous-mêmes ?

 

À la réflexion, je me dis que c’est peut-être une manière de nous rendre attentifs au fait qu’un bon enseignement ne se résume pas à la beauté des paroles ou à la clarté d’un discours, mais qu’il se mesure aussi à l’efficacité d’une action.

Et ça, c’est un motif récurrent qui distingue Jésus de bien d’autres prédicateurs et interprètes de la loi. L’accent mis sur l’action, sur la cohérence entre le dire et le faire.

 

C’est la première fois dans cet évangile que Jésus entre dans une synagogue. Et sans doute s’impose-t-il d’emblée comme un original. Parce qu’il a un parcours original.

 

Ses disciples, il ne les a pas choisis parmi des religieux mais au milieu de pêcheurs regroupés sur les rives. Son précurseur, Jean-Baptiste ne prêchait pas dans les synagogues mais dans le désert. Lui-même n’est pas né à proximité d’un temple mais dans une étable. À aucun moment de son ministère Jésus n’est obsédé par ce qui tient au religieux, à l’institution, à la tradition comprise comme la répétition immuable du même.

 

En homme libre, touché par la grâce de Dieu, Jésus parle à travers toute sa personne et non seulement par sa bouche. Il fait bien plus que redire, ou même interpréter, ce qu’il a appris

 

Il est l’exemple vivant de ce qu’il prêche, l’incarnation de ce qu’il affirme. En ce sens, son enseignement ne se prouve pas tant par des mots, qu’il ne s’éprouve dans le face à face, dans la rencontre proposée à chacune et chacun. Et ça, ça confère une sacrée autorité…

 

Jésus incarne ce qu’il dit. C’est dans la relation que je découvre réellement qui il est et qui je suis appelée à devenir…

… contrairement aux scribes qui pourraient être suspectés de rabâcher la théorie. De la réciter comme une leçon dûment apprise.

 

N’empêche que cette condamnation des scribes et de leur autorité est sévère. La scène se passe un jour du sabbat, à la synagogue. Ce sont le jour et le lieu, par excellence, où les scribes sont attendus. La plupart du temps ce sont eux les enseignants même s’ils peuvent, il est vrai, proposer à un participant de commenter les textes. Mais les textes, ils les connaissent. Ils les ont lus, relus, médités en s’appuyant sur les commentaires de moult rabbis. Ils appartiennent à une institution, à une corporation, qui les a formés et reconnus… Mais, peut-être, cette institution les a-t-elle aussi formatés.

 

Et du coup, on réalise que l’autorité qui leur est conférée est à l’opposé de ce qui est en train de se jouer avec Jésus. Lui qui ne fait jamais rien d’attendu. Lui qui ne cesse de surprendre.

 

Le mot “autorité“, vous le savez peut-être, vient du latin “auctoritas“. “Auctoritas“, c’est l’autorité mais c’est aussi l’autorisation, la permission.

Cette racine, on la retrouve dans le mot “auctor“, l’auteur. Elle se rattache au même groupe que “augere“ qui signifie augmenter.

 

C’est dire que l’autorité a fondamentalement une fonction de croissance, d’émancipation de l’autre.

La véritable autorité est celle qui permet à l’autre de grandir, de devenir auteur, fondateur, instigateur, de sa vie.

 

Dans la vie, on croise pas mal de donneurs de leçons, y compris en matière de dogmes et de catéchisme. Les hommes qui parlent vrai, les éveilleurs, les accoucheurs, sont moins nombreux. Jésus en fait partie. Et je pense que c’est une des raisons pour lesquelles il frappe les gens, qu’il les saisit et qu’on lui reconnaît une autorité forte.

 

Il y a enfin cet homme possédé d’un esprit impur. Je l’ai dit, il a quelque chose de l’ordre du précurseur puisqu’il reconnaît en Jésus le « Saint de Dieu ». Mais il a cette étrange formule : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. »

 

Qui est ce “nous“ ? Qui est ce “je“ ? Pas si simple à détricoter.

 

Certains voient dans le “nous“ la communauté rassemblée dans la synagogue ce jour de sabbat. Symboliquement, le peuple de Dieu qui va être divisé suite à la venue de Jésus et dont bon nombre se sentiront perdus par rapport à leurs repères habituel.

 

Avec d’autres, je lis ce “nous“ différemment. Et je postule que l’homme n’est ni plus fou, ni plus possédé maléfiquement que vous et moi. Par contre, il est comme vous et moi, engoncé dans des principes et des schémas qui le structurent. Mais qui, si nous n’y prenons pas garde, finissent par nous enfermer.

Il peine ainsi à réaliser sa propre aliénation. Celle d’un être qui hésite entre le “je“ et le “nous“, qui vit d’une confusion entre les deux et qui, se tenant devant Jésus, se cache bien malgré lui derrière un savoir impersonnel qui lui a été transmis.

 

En lui intimant le silence, Jésus fait taire la prétention à ce savoir péremptoire et théorique « je sais qui tu es ». Il encourage l’homme à parler à partir de lui, dans le vis-à-vis qui lui est offert plutôt qu’à partir des livres et des théories. Il encourage donc l’expérience au-delà de la science.

 

Ce faisant Jésus offre une véritable libération à l’homme. Il le délie de ce qui l’empêchait d’être lui-même.

 

Marion Muller-Colard le dit en ces termes, « On peut savoir la loi, les équations, les recettes, les leçons par cœur. Un jour vient où il faut les savoir par corps. Les vivre, les éprouver, les passer dans l’acide du réel, du maintenant, du concret. »

Et de prier : « Seigneur, je ne veux pas seulement connaître ton Évangile mais le conjuguer à chaque instant de la vie et toujours au présent. »

 

Amen