Prédication du 7 mars, Passion 3

Série de culte musicaux sur les 7 paroles du Christ en croix.

Paroles de Jésus À Marie : Femme, voici ton fils. Et à Jean : Voici ta mère… Sont membres de la famille de Jésus, ceux qui poétisent la volonté de Dieu. D’après Matthieu 12: 46 à 50 et Jean 19: 25 à 27

 

Paroles de Jésus À Marie : Femme, voici ton fils. Et à Jean : Voici ta mère

 

À 20 siècles de distance, j’avoue que je l’aime ! Je le respecte profondément, je l’admire régulièrement, je l’envie parfois, il me sert de modèle le plus souvent possible… mais pour rien au monde, je n’aurais voulu être sa mère.

 

J’ose à peine imaginer les prises de tête de Marie entendant certaines répliques de son fils.

 

Alors bien sûr, un jour, elle a consenti au projet fou de Dieu de s’incarner au monde sous les traits d’un nouveau-né. Peut-être a-t-elle pressenti, ce jour-là, que rien ne serait plus comme avant… que, pour elle, rien ne serait comme pour les autres. Jusqu’à accompagner son fils à la mort ; un des deuils les plus cruels qui soit.

 

En ce jour de l’annonciation où l’ange lui dit qu’elle a trouvé grâce aux yeux de Dieu, pouvait-elle imaginer ce vers quoi son consentement l’emmènerait ? Pas sûr…

… Et, si elle l’avait su, aurait-elle acquiescé ?… Là encore, pas sûr.

 

Mais ce que l’on peut tenir pour sûr, c’est que Dieu n’a pu déployer sa vie dans le monde qu’à la condition que Marie et Joseph, une jeune femme et un jeune homme à la vie toute tracée renoncent aux lignes droites et aux évidences.

 

Dieu n’a pu déployer sa vie dans le monde qu’à la condition que ce jeune couple prenne le risque d’entrer dans une aventure extra ordinaire qui aurait pu leur coûter la vie ; celle de Marie en tout cas susceptible de lapidation pour cette grossesse non conventionnelle.

 

Dieu a surgi au plus intime de nos vies parce qu’un jour, Marie et Joseph ont accepté de porter un enfant qui incarnait plus que leur propre descendance. Ils ont consenti à une naissance qui allait faire de l’improbable et de l’inespéré un horizon pour les humains.

 

Cela dit, au pied de la croix, la ligne de l’horizon est bien basse pour les proches de Jésus. C’est la fin d’un monde. L’impression que tout s’écroule.

 

Ce que donne à vivre le présent est si abyssal que tout avenir semble compromis, juste impossible à imaginer.

 

Si Marie ce jour-là a des larmes à essuyer, ce ne sont pas les larmes d’émotion qui peuvent accompagner une naissance, mais bien des larmes de tristesse, de douleur, de rage face à tant d’injustice, face à tant de souffrance.

 

Et alors qu’elle vit un tsunami émotionnel, qu’elle ressent au plus profond de ses entrailles la vie quittant le corps de son fils, le voici qui lui rejoue un refrain connu en redéfinissant la notion de famille au-delà des traditionnels liens du sang.

 

Femme, voici ton fils. Puis se retournant vers Jean : Voici ta mère.

 

Une parole déterminante à plusieurs titres. Elle nous rappelle d’abord combien il est important de ne pas être seul dans l’adversité. Combien il est important de se trouver des pères, des mères, des enfants, des frères et des sœurs pour avancer quand la perte de l’un des nôtre fait vaciller le sol et que nous nous sentons happés par l’abîme.

 

Cette parole nous encourage ensuite à regarder les gens autour de nous non comme des étrangers, non comme des importuns, mais comme des membres de notre famille.

 

Elle demeure enfin valable pour nous aujourd’hui, réunis dans cette cathédrale…  Prenez, prenons le temps de nous regarder…

… ne sommes-nous pas, en Christ, des frères et des sœurs ? C’est-à-dire des hommes et des femmes appelés à nourrir une communion, une amitié qui résiste aux inévitables tensions entre humains ?

Ne sommes-nous pas des frères et des sœurs parce que nous avons conscience de ne pas nous suffire à nous-mêmes et de faire partie d’un groupe, d’une entité, d’une communauté qui nous englobe tout en nous dépassant ?

 

Femme, voici ton fils. Ami, voici ta mère.

 

Ces paroles sont d’une incroyable modernité. Elles sont aussi source de libération ; élan de vie. Elles marquent le fait que ce qui est en train d’être vécu est dramatique ; dramatiquement douloureux comme tout deuil, et le Covid nous l’a rappelé ; mais il y a un « après » à chaque deuil. La vie continue. Des relations se tissent, se renouent, s’inventent, se créent, quitte à bouleverser les liens du sang.

 

Cela dit, la première fois que Marie et ses frères se sont entendu dire que la famille de Jésus n’était pas à comprendre en fonction des liens du sang, ça a quand même dû être un sacré choc.

 

Mais vous l’avez peut-être noté dans le déroulement, et c’est intéressant, Jésus ne s’adresse pas à Marie et ses frères pour leur dire que, eux, ne sont pas sa vraie famille. C’eut été impossible puisque Marie et les siens n’arrivent pas jusqu’à Jésus à cause de la foule.

 

S’adressant à la foule, Jésus dit : je considère, comme faisant partie de ma famille, « quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux ».

 

L’affirmation de Jésus n’est donc pas exclusive. Elle n’exclut pas sa famille de sang de ceux qu’il estime être sa parenté. Il utilise un langage inclusif. Pour dire qu’il y a bien plus de personnes que ce que l’état civil reconnaît qui peuvent se considérer comme faisant partie de sa famille.

 

Une manière de souligner que notre identité ne se dit pas ou pas seulement en fonction de notre passé, de notre naissance, de la certitude des liens du sang, du milieu social de notre origine, de notre culture et j’en passe.

 

Pour Jésus, notre identité se dit dans le présent. Elle se construit à partir de ce que nous faisons.

 

Sans renier là d’où je viens, je n’y suis pas assignée, je n’y suis pas confinée. Je peux naître dans une famille de sang protestante mais embrasser une autre foi. Je ne suis pas tenue d’avoir le même métier que mes parents, de reproduire le même schéma familial qu’eux, d’épouser leurs valeurs.

 

Je ne suis pas non plus obligée de camper sur les mêmes convictions et les mêmes valeurs ma vie durant. Je peux changer ! Sans jouer les girouettes, mais parce que mes rencontres avec d’autres me font évoluer.

 

Mon identité n’est pas figée. Je suis la fille de Claude et d’Hélène. Mais si je fais la volonté du Père de Jésus qui est aux cieux, je suis de sa famille.

 

« Faire la volonté du Père ». Telle est la clé, pour être de la famille.

 

Pas toujours facile de décrypter ces mots. De leur donner corps. De les traduire en gestes.

 

« Faire la volonté du Père » ; en grec : ποιεῖν τὸ θέλημα τοῦ πατρός

 

« Faire » traduit le verbe « poiein ». De ce verbe est dérivé le nom poiêsis qui signifie « création, fabrication », mais aussi « genre poétique ». En passant en latin, le mot poiêsis est devenu poesis, pas besoin de traduction.

 

Jésus considère donc comme membres de sa famille, ceux qui poétisent la volonté de Dieu.

 

Les disciples de tout temps, Jean au pied de la croix mais aussi Judas, Pierre, Paul, Saint-Augustin, François d’Assise, Viret, Marie Durand, Vinet, Mère Teresa, vous, moi… nous sommes appelés à poétiser la volonté de Dieu dans le monde. À devenir ses poètes ici-bas.

 

Le poète est celui qui met en mots, en rimes, en rythmes la vie dans tout ce qu’elle offre de possibles.

 

Le poète ne récite pas des litanies. Il éveille les sens.

Il n’enferme pas. Il libère.

Il n’impose pas une interprétation. Il offre des mots qui doivent trouver leur juste résonnance.

 

À nous donc de jouer.

 

Prenons le temps de mesurer ce qui se trame sur la croix. Puis allons poétiser. Allons éveiller le sens, libérer la parole, interpréter, stimuler.

 

Allons poétiser nos quotidiens, les élans qui nous portent, les paralysies qui nous freinent. Allons poétiser les belles expériences, les souffrances, les deuils. Poétisons nos relations, nos projets, nos lieux de travail, nos Églises, nos maisons.

 

Poétisons nos vies et notre monde au nom de Jésus, notre frère.

 

Amen