Prédication du 14 mars, Passion 4

Série de cultes musicaux sur les 7 paroles du Christ en croix. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » Ou lorsque la plainte, les doutes, les colères se révèlent n’être que l’autre face de notre foi.

D’après le Psaume 22 et Matthieu 27

Il est des mots qui font mal. Ce cri de Jésus en est : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

 

9 mots. 9 petits mots qui disent toute la détresse humaine. La solitude. La souffrance. Le mal. L’abandon.

 

En entendant ce cri de détresse, je ne peux m’empêcher de penser que si Jésus en appelle à Dieu, que s’il implore son Père, c’est qu’il ne se fait plus d’illusion sur ses pairs (P A I R S), c’est-à-dire sur les humains, sur ses proches, ses amis.

 

Jésus est seul sur la croix.

 

Judas l’a trahi. La foule a crié à sa crucifixion. Pierre l’a renié. Ses proches, certains de ses proches, sont là mais se tiennent à distance. Même la lumière du jour l’abandonne. Voici qu’au cœur de la journée, il fait nuit. Il fait nuit en lui. Il fait nuit tout autour de lui.

 

Jésus souffre.

Son corps se brise. Son cœur saigne.

En cet instant de capitulation, sa bouche s’ouvre sur cette plainte ancestrale : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

 

Plainte tragique.

Cri de douleur de celui qui voit son monde s’écrouler.

Râle de celui qui sent sa vie lui échapper.

 

Au cœur de cette noirceur, au cœur de cette détresse, j’aime me rappeler que, cette plainte, c’est précisément au Père qu’elle est adressée.

 

Tous les parents l’ont dit. Mais probablement que tous les adultes ont, un jour ou l’autre, asséné cette réplique à un petit, à un être fragilisé : « Arrête de te plaindre ». Sous-entendu « Ya pire ailleurs, réveille-toi, regarde-toi, regarde autour de toi », « Cesse de m’importuner, j’ai autre chose à faire que d’écouter tes jérémiades ».

 

Cruelle erreur. Lorsque j’y repense aujourd’hui, je regrette chacune de ces occasions où j’ai pu dire ces mots. Chacune de ces occasions où j’ai refusé de prendre la mesure de ce qui était dit.

 

Arrête de te plaindre.

 

Je regrette l’avoir dit, l’avoir même pensé. Et je suis en colère aussi. Je suis en colère contre tous les bien-pensants, ou plus exactement contre tous les chrétiens moralistes, qui ont réussi à me faire croire des années durant, et peut-être à vous faire croire aussi, que Dieu n’était pas là pour ça.

 

Que ma plainte, votre révolte, sa colère, ton incompréhension, notre sentiment d’injustice étaient indignes de Lui. Qu’il n’avait pas à être importuné pour cela.

 

Jésus, en croix, nous assure que Dieu est là, pour ça aussi.

 

  • Parce qu’il nous aime fidèlement.
  • Parce qu’il manifeste sa tendresse aux humains génération après génération, quoi qu’il advienne.
  • Parce qu’il n’est pas un dictateur qui brandit le spectre de la répression,

 

Dieu peut entendre et accueillir ce que nous avons à lui dire.

Il peut entendre et accueillir toutes nos émotions.

Il ne nous interdit pas de mettre des mots (M O T S) sur nos maux (M A U X) et de les lui adresser.

 

Jésus en est un exemple. Bien après Job, Élie ou encore le psalmiste.

 

J’ai mis du temps à comprendre que, contre toute attente, ces cris sont un signe d’espérance.

 

Ne va-t-on pas porter notre plainte auprès de quelqu’un dont on espère quelque chose ? Une réponse – ou une esquisse de réponse – une solution, un autre regard pour reconsidérer la situation, un truc pour dénouer le nœud, une écoute bienveillante ?

 

Quand on dit « cesse de te plaindre, arrête tes jérémiades », on méprise le cri de douleur, on se désintéresse du plaignant. Et on ne réalise même pas qu’à défaut d’être la solution-miracle, nous pourrions être partie prenante d’une solution, d’une bouffée d’énergie, d’un sursis pour celui ou celle qui nous interpelle, qui nous implore, et qui croit pouvoir compter sur nous.

 

En ce qui concerne Dieu, nous ne croyons pas pouvoir compter sur lui. Nous savons pouvoir compter sur lui.

 

Pas parce qu’il nous exaucerait selon notre désir. Mais parce qu’il est fidèle à son amour ; à son alliance ; à son projet de vie pour nous.

 

C’est toute la trame du psaume 22.

 

Si David en appelle à Dieu, c’est parce que Dieu est celui dont il peut encore attendre quelque chose.

 

« Mon Dieu, le jour je t’appelle au secours, mais tu ne réponds pas… Pourtant tu sièges sur ton trône, toi, le Dieu saint, qu’Israël ne cesse de louer.

Nos ancêtres t’ont fait confiance, ils comptaient sur toi et tu les as mis à l’abri ; ils t’ont appelé au secours, et tu les as délivrés ; ils t’ont fait confiance, et tu ne les as pas déçus. »

 

Derrière la plainte, se cache en fait une confession de foi.

 

Que Jésus le manifeste sur la croix reflète à mes yeux le pari des chrétiens qui vivent avec cette tension : confesser un Dieu créateur et bienveillant envers ses créatures sans pour autant nier la souffrance, l’absurde, les injustices qui frappent tout un chacun.

 

Cloué sur le bois, Jésus nous encourage à développer cette capacité – qu’il a eue – de vivre chacune de nos journées sans nous dire que si Dieu était là, s’il était vraiment là, alors la vie prendrait un cours différent.

 

Dieu est là. Il est atteignable. Il accepte d’être dérangé.

 

Notre force, y compris et peut-être même surtout dans l’adversité, c’est de voir Dieu à l’œuvre dans ce que nous vivons et non dans ce que nous voudrions vivre.

C’est de l’implorer au présent plutôt que de le regretter à l’imparfait.

C’est de nous rappeler à son bon souvenir lorsque nous avons l’impression qu’il nous abandonne. Comme on ose le faire avec un ami.

 

Je ne sais pas pourquoi la tradition a si longtemps et si savamment voulu protéger Dieu en encourageant les chrétiens à être des bons petits soldats qui endurent en silence.

 

Mais, à la suite de Jésus, je crois en un Dieu capable de supporter mes faiblesses. De creuser mes doutes. D’entendre ma plainte. De panser mes souffrances, pas forcément de les éviter, mais de les panser.

 

 

Alors, je vous invite à réentendre cette plainte ancestrale reprise par Jésus sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Et je vous invite à vous en inspirer, à ne jamais craindre lui faire part de vos doutes, vos souffrances, vos colères.

 

Elles ne sont que l’autre face de votre foi.

 

Amen