Prédication du 25 avril

Être ou avoir? Telle est la question…

 

D’après Jean 14: 1 à 6

Être ou avoir ? Ce n’est pas en ces termes que Shakespeare s’interrogeait. Mais c’est pourtant la question du jour…

… Vous vous souvenez de la chanson ?

 

Avoir et Être étaient deux frères

que j’ai connus dès le berceau.

Bien qu’opposés de caractère,

on pouvait les croire jumeaux,

tant leur histoire est singulière.

Mais ces deux frères étaient rivaux.

Ce qu’Avoir aurait voulu être

Être voulait toujours l’avoir.

À ne vouloir ni dieu ni maître,

le verbe Être s’est fait avoir…

… Avoir était ostentatoire

lorsqu’il se montrait généreux.

Être en revanche, et c’est notoire,

est bien souvent présomptueux.[1]

 

J’arrête là pour la chanson…

… Mais, être ou avoir, si je pose la question en ces termes, c’est parce que les paroles de Jésus que nous venons de réentendre créent un effet de surprise, voire un inconfort. Elles sont souvent interprétées à l’inverse de ce qu’elles disent. Et je pense que c’est lié au fait que Jésus utilise l’auxiliaire “être“, là où nous avons tendance à utiliser l’auxiliaire “avoir“ ou des verbes proches.

 

« Je suis le chemin, la vérité et la vie » dit Jésus.

Et nous, nous aimons choisir notre chemin, détenir la vérité, conduire notre vie … Quand nous parlons ainsi, nous sommes dans le registre de la maîtrise, de l’avoir, du savoir.

 

Ce qui nous rend régulièrement service parce que la vie n’est pas un long fleuve tranquille. En ce sens, quelques certitudes bien ancrées et un brin de maîtrise peuvent nous permettre de rester droit et d’avancer non seulement par beau temps mais aussi lorsque l’horizon de nos vies s’assombrit et que nous sommes confrontés à des difficultés.

Mais ces mêmes certitudes se muent parfois en intransigeance. Nous sommes alors prêts à nous battre pour prouver que nous avons raison contre les autres. L’histoire dévoile quelques-unes de ses pages les plus tristes et les plus honteuses, précisément dans cette prétention à détenir la vérité, à s’estimer meilleur, plus grand, plus juste, plus clairvoyant que les autres.

 

« Je suis le chemin, la vérité et la vie », si on prête attention aux mots, cette affirmation de Jésus révèle un paradoxe génial.

Il parle bien du chemin, de la vérité, de la vie… des mots qui deviennent exclusifs et donc sources d’exclusion quand on les utilise dans le registre de la maîtrise et de l’avoir. Or, déclinés avec l’auxiliaire “être“, ils deviennent invitation, élan, ouverture, passage quand on est devant une impasse.

 

« Je suis le chemin »

Cette première partie de l’affirmation nous invite à faire de la foi, de la quête de Dieu, une démarche, une recherche, une découverte, possiblement une progression.

Jésus est le chemin.

Il n’est donc pas le but qui, une fois atteint, nous permet de nous arrêter, de nous immobiliser, d’en rester là avec l’impression que nous avons tout ce dont nous avons besoin pour vivre le restant de nos jours.

Il n’est pas non plus l’itinéraire si bien balisé que nous n’ayons pas à nous demander où nous mettons les pieds. Ou que nous ne connaissions ni hésitations ni faux pas.

 

Jésus est le chemin. Il est mouvement. Il est moteur, dynamisme.

Ce qu’il nous dit avec cette image, c’est que dans nos vies aux trajectoires par moment tortueuses, difficiles, décourageantes ; lorsque nous butons devant un cul-de-sac, que nous ne discernons plus ce qu’il y a devant ; quand nous sommes au bout de nous-mêmes, le chemin qu’il est nous reste ouvert et il débouche sur un nouvel horizon.

Si nul ne peut dire qu’il détient le plan infaillible de sa vie ou de sa relation à Dieu. En Christ, c’est un chemin sur lequel on peut s’aventurer jour après jour. Dans la confiance. Et ce chemin-là nous révèle notre itinéraire. Pas à pas.

 

« Je suis la vérité »

En entendant Jésus parler ainsi, je me demande quand nous cesserons d’être des enfants prenant le monde pour une cour de récréation où nous réglons nos comptes.

Pourquoi avons-nous tant de peine à réaliser à quel point c’est une chance pour nous que la vérité soit une personne et non un ensemble de dogmes ?

 

Si la vérité est une personne qui par ailleurs est chemin, mouvement, qui nous accompagne, nous ouvre au possible quand ne nous voyons que des impossibles, il n’est dès lors plus question de la posséder ni même de se battre pour l’imposer aux autres.

Il faut tisser avec elle une relation comme on le fait entre nous. Et avancer avec elle, mus par elle.

 

On le disait la semaine dernière, la vérité, αλήθεια (alethéia), en grec, c’est l’absence de l’oubli ; c’est le dévoilement, la révélation.

En hébreu אמנות (èmounah ): un seul et même mot que l’on traduit en français par vérité mais aussi par fidélité.

Jésus donc nous révèle à nous-mêmes.

La vérité qu’il incarne ne se gagne pas à coup d’arguments rhétoriques. Elle se donne à expérimenter dans la vie de cet homme qui a fait de l’amour et du respect des autres la loi la plus forte.

La vérité qu’il incarne s’éprouve dans la fidélité à tout ce qui soutient la vie. Tout ce qui nous fait avancer vers le Père qui est la source de toute vie.

 

« Je suis la vie », conclut logiquement Jésus.

En ces lendemains de Pâques, ces mots résonnent à nos oreilles et à nos cœurs pour nous rappeler que le projet fondamental de Dieu pour chacun de nous est un projet de vie. Une vie riche de sa bénédiction, riche de ses bénédictions.

Certes, non pas une vie dénuée de toute aspérité. Elle en deviendrait lisse, plate, inintéressante. Mais c’est une vie de laquelle l’étincelle divine n’est jamais absente. Et, vous le savez, une étincelle suffit à rallumer le feu de l’espérance, de la confiance, de la détermination.

 

J’aime beaucoup ce que François Cheng en dit : « La vie ne nous appartient pas, c’est nous qui lui appartenons. Elle est transcendante pour la simple raison que tout en palpitant au plus intime de nous, elle est infiniment au-dessus et au-delà de nous. Nous ne pouvons que nous en remettre à elle en toute confiance. »

Ses résonnent pour moi avec la pensée hébraïque. En hébreu, la langue de Jésus, la vie se dit חיים (khaïm) et c’est un pluriel. Pour Jésus, notre vie est toujours pluriel, complexe ; elle est de l’ordre de l’abondance.

 

Alors, voilà ce que je vous souhaite d’expérimenter jour après jour. Cette vie marquée d’une étincelle divine qui palpite en vous et qui vous relie à tellement plus grand que vous.

Notre vie, – nos vies – qui vient de Dieu, qui nous permet d’être bon et de faire des belles choses pour autant que nous restions dans le domaine de l’être et que nous renoncions à celui de l’avoir.

 

Amen

[1] Yves Duteil