Prédication du 13 mai, fête de l’Ascension, série « De la pierre au souffle »

L’Ascension, c’est quand 40 veut dire autre chose que 40… et que le Christ initie une géniale entreprise de délocalisation!

D’après Actes 1Je ne vais pas commencer par un scoop mais par un rappel. Ce jeudi de l’Ascension, nous sommes 40 jours après Pâques.

4 avril + 39 = (égal) 13 mai

 

Mais 40, vous le savez, est un chiffre que l’on retrouve plusieurs fois dans la Bible et, de ce fait, il nous emmène au-delà d’un simple calcul d’apothicaire.

En effet, toujours dans la Bible, quand un chiffre se répète, c’est qu’il n’est pas là pour nous renseigner sur une durée temporelle précise mais qu’il est à comprendre symboliquement et qu’il nous invite à réfléchir à ce qui est en train de se passer durant un laps de temps qui, au final, compte peu.

 

40 ans, 40 jours… il y en a donc un certain nombre dans la Bible. Qui s’en souvient ?

 

Échanges…

 

Je n’ai pas la prétention d’être exhaustive, mais je pense que la première mention du chiffre 40, ce sont les 40 jours du déluge pour Noé. Qui débouchent sur une nouvelle alliance.

 

Il y a ensuite les 40 ans dans le désert du peuple des Hébreux entre l’esclavage sous le joug égyptien et l’entrée en terre promise.

À l’intérieur de ces 40 ans, les 40 jours de Moïse sur la montagne pour recevoir de Dieu ce qu’on appelle communément les 10 commandements, littéralement les dix Paroles.

 

Avant d’en arriver au nouveau Testament, il y encore les 40 jours de marche d’Élie qui est totalement désespéré, qui souhaite mourir ; on dirait de lui aujourd’hui qu’il fait un burn out. Elie qui est patiemment remis en marche, avant de rencontrer Dieu sur l’Horeb et de trouver dans sa présence sensible, dans son silence subtil comme le traduit Chouraqui, la force de continuer à vivre.

 

Et puis, bien sûr, les 40 jours que Jésus passe dans le désert à lutter contre des tentations.

Enfin, les 40 jours de Pâques à l’Ascension durant lesquels les disciples bénéficient de quelques apparitions du Ressuscité. Avant son élévation au ciel.

 

Dans les faits, chacun de ces épisodes, chacune de ces durées, révèle un processus de transformation, un changement de paradigme. Les acteurs en jeu se découvrent une sorte de nouvelle identité et à la fin, il y a un nouveau type de relation à Dieu et aux autres qui leur est proposé.

 

Ce que l’on peut dire, encore, c’est qu’à chaque fois, indépendamment de la durée réelle, c’est un processus lent, long, douloureux. Un processus conduit par Dieu, qui contrairement à certaines apparences, n’abandonne pas les siens mais leur propose, à terme, une nouvelle alliance, un nouveau rôle, pour leur permettre de vivre pleinement leur vie et d’accomplir ce qu’il attend d’eux.

 

Sachant cela, la question logique, c’est : qu’est-ce qui se joue de Pâques à l’Ascension ? Qu’est-ce qui est amené à évoluer, à se transformer ?

 

Assurément pas mal de choses. Mais j’aimerais ce matin revenir sur deux aspects qui me semblent essentiels.

  • Ce que j’appelle l’entreprise de délocalisation de la Bonne Nouvelle.
  • Et puis, qui en découle, l’émergence de communautés aptes à se développer dans la durée.

 

Comprise un peu rapidement, l’Ascension pourrait donner l’impression que nos vies terrestres sont secondes par rapport à l’horizon ultime qui serait le ciel, le Royaume, une vie toute en Dieu.

Un peu comme si nos existences dans leur entier duraient symboliquement 40 jours ou 40 ans et qu’elles ne soient qu’un long processus de transformation pour nous faire passer des affres de la vie courante avec son lot de malheurs, de difficultés, d’injustices, d’échecs à un monde de plénitude. Un monde qui ne serait lui qu’amour, lumière, harmonie, santé, satisfaction, bonté, réussite, et j’en passe.

 

Or, ça n’a pas de sens parce que la vie même de Jésus nous dit tout l’inverse. Lui qui a profité de chaque instant de son existence et qui a partagé avec tous ceux qu’il rencontrait l’intensité de cette multitude, de cette succession d’instants.

Donc, l’Ascension n’est pas un déni de la vie terrestre. Mais ça ne nous dit pas encore positivement ce que c’est.

 

Pourquoi l’Ascension ? L’histoire du christianisme n’aurait-elle pas pu se satisfaire de Noël, Vendredi-Saint et Pâques ? Voire Pentecôte ?

 

Et bien, justement, à cause ou pour cette délocalisation de la Bonne Nouvelle. Une délocalisation qui ne se vit pas pour des motifs financiers. Mais une délocalisation par laquelle Jésus nous met en garde contre toute forme d’idolâtrie à son endroit, contre toute forme de religiosité étriquée et contre toute tentation de la pensée unique. Je m’explique.

 

Jusqu’à ce jour, les disciples étaient tout entiers tournés vers Jésus. Il était le maître dont ils attendaient paroles, conseils, élan, direction.

En les rejoignant ponctuellement durant quelque 40 jours avant de les quitter “définitivement“ entre guillemets, Jésus refuse d’endosser le rôle d’un gourou qui se rend indispensable à toute parole, à tout geste, à toute action. Un gourou qui infantilise ses suiveurs et les rend dépendants de sa personne. Un gourou qui rend impossible le développement d’une communauté qui lui survivrait.

 

En ce jour de l’Ascension, Jésus demande et permet à ses disciples, dans la suite de ce qu’ils ont vécu ensemble, de devenir ses relais dans le monde. C’est l’Ascension qui leur permet de devenir des apôtres, non plus des disciples, mais des apôtres. Telle est la transformation qui court de Pâques à l’Ascension, les disciples deviennent des apôtres, c’est-à-dire des porteurs en paroles et en actes de la Bonne nouvelle. Ancrés en Jésus, mais indépendants, libres, responsables.

 

En s’éloignant de ses proches, en étant élevé au ciel, Jésus empêche que la Bonne Nouvelle soit confisquée par certains ou qu’elle soit réservée à un seul lieu ou une seule époque. En ce sens, il la délocalise. Et même, il la mondialise.

L’Ascension, c’est le début de l’universalisme du christianisme.

 

Un universalisme qui, pour rester fidèle à l’enseignement et à l’exemple de Jésus, se doit d’être ouvert, tolérant, respectueux, empreint d’amour.

 

Un universalisme qui, pour éviter le piège du seul individualisme, nous rassemble dans des communautés. « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux »… disait Jésus.

 

Ce pôle communautaire, il est fondamental. Il ne s’agit bien sûr pas d’empêcher toute pratique individuelle de la foi. Mais de rappeler l’importance du dialogue dans la lecture et l’interprétation des récits et des dogmes. L’importance aussi d’avoir toujours les yeux ouverts sur le monde alentours ; sur celles et ceux qui croisent notre chemin.

 

L’Ascension nous ouvre donc, chacune et chacun, à la responsabilité, à l’autonomie et à la générosité.

 

Nous sommes encouragés à partager ce que nous avons reçu.

 

À dire l’espérance qui nous permet de profiter de chaque instant de nos vies et de surmonter les coups durs.

 

À incarner l’amour de Dieu qui nous met en route dans la confiance.

 

Nous non plus, ne restons donc pas, ni aujourd’hui ni demain, les yeux pieusement levés vers le ciel.

 

Prenons notre bâton de pèlerin et devenons des témoins joyeux,

Amen