Prédication du 16 mai, série « De la pierre au souffle »

L’Église, c’est l’ensemble des personnes que Dieu appelle à sortir. D’après Exode 31: 1 à 11 et Actes 4: 1 à 12.

 

Êtes-vous plutôt « temple » ou « église », la question est un brin rhétorique, même si elle a secoué quelques générations, y compris dans le canton de Vaud. Où, à une certaine époque, on disait que les temples étaient réformés et les églises catholiques. La réalité est évidemment un peu plus complexe.

 

Mais quoi qu’il en soit, ces deux termes « temple » ou « église », avec ou sans majuscule pour « église », ces deux termes disent des réalités différentes, plurielles et, de mon point-de-vue, complémentaires. C’est ce que j’aimerais mettre en avant ce matin à partir des deux récits que nous venons de réentendre.

 

Pour évoquer le temple dans ce lieu imposant où la molasse, bien que fragile, est lieu d’accueil et de prière depuis plusieurs centaines d’années, je me suis replongée dans le livre de l’Exode.

Alors bien sûr, j’aurais pu aller voir ailleurs. Parce qu’en d’autres livres du Premier Testament, nous aurions trouvé les plans quasi complets du temple de Jérusalem. On aurait pu, plus facilement, tirer quelques parallèles avec notre cathédrale.

 

Ce qui m’a attiré du côté de l’Exode, c’est l’arche et son sanctuaire, pour deux raisons.

  • Tout d’abord, parce qu’une des caractéristiques de l’arche, c’est d’être mobile ; c’est de bouger avec le peuple au fur et à mesure de ses pérégrinations. Le contraste par rapport à ce que nous connaissons ici est saisissant. Mais c’est une manière de nous rappeler que la cathédrale, si statique et imposante soit-elle, est un lieu de pèlerinage, un lieu de passage pour ceux qui aujourd’hui comme hier pérégrinent à travers l’Europe.
  • Et puis, la construction de l’arche et du sanctuaire représente, dans le fond, le premier essai d’assigner un lieu défini pour rendre un culte au Seigneur. Bien que mobile, ce lieu clairement défini, clairement délimité, c’est une sorte de temple, une sorte de premier temple pour Dieu. En ce sens, c’est utile de s’y intéresser de près.

 

Vous l’avez entendu, lorsque le Seigneur s’adresse à Moïse et décrit ce qui va être construit, on visualise rapidement quelque chose à la fois de très beau, un lieu rempli de solennité mais aussi un espace ouvert et vivant.

 

Dieu évoque une création artistique, le travail de l’or, la ciselure des pierres, la tente de la rencontre, l’arche, les habits liturgiques, l’huile, le parfum à brûler, et j’en passe. Pour peu, on s’y croirait.

 

Mais je dois vous l’avouer, mon attention s’est focalisée tout ailleurs que dans ces considérations techniques et pratiques à partir desquelles j’aurais pu rêver un réaménagement de la cathédrale. J’en suis restée, à la 2ème phrase du récit et à cet homme, בְּצַלְאֵל (Bethsalél) qui va diriger la construction.

 

Bethsalél, cela signifie littéralement « dans l’ombre de Dieu ». C’est assez étrange comme prénom. C’est étrange aussi que le Seigneur choisisse pour bâtisseur de l’arche et du sanctuaire, quelqu’un qui ait précisément ce prénom-là.

 

Comme je ne crois pas à un hasard. Que nous dit ce choix ?

 

Et bien que le travail de cet architecte, de ce bâtisseur, c’est bien plus que la simple construction d’un bâtiment qui rassemble des personnes. Ou que la construction d’un espace qui isolerait du froid, des vents, du bruit, voire de ceux qui n’y sont pas.

Le bâtiment construit, l’arche, le temple, le sanctuaire, doit permettre à toute personne qui y entre de se sentir à l’ombre de Dieu.

 

Mais attention à ne pas faire de raccourci avec certaines de nos expressions. L’ombre, ici, n’est pas pesante. Être à l’ombre de Dieu, ce n’est pas être écrasé par lui. Mais se tenir face à lui, à une juste distance de lui, sans quoi il n’y aurait pas d’ombre. Être face à lui, sous son aile, dans son ombre et, à son contact, se déplier, se déployer, tendre vers lui pour acquérir notre stature de créature aimée par lui.

 

Être à l’ombre de Dieu et percevoir dans ses yeux tout l’amour qu’il nous porte. Discerner dans son regard tous les projets qu’il a pour nous.

Un temple pour être dans l’ombre de Dieu, je trouve que c’est une belle définition.

 

Et je trouve intéressant que dans ce récit de construction, apparaisse cette précision que même dans un sanctuaire, dans un lieu de culte ou une cathédrale, il y a de l’espace entre Dieu et nous. C’est intéressant parce que cela nous rappelle que le lieu de culte ne se confond pas avec Dieu. Une lapalissade me direz-vous peut-être. Mais une lapalissade qui nous conduit à désacraliser les lieux de cultes et autres temples. Les lieux comme tels, si majestueux soient-ils, ne sont pas sacrés. Ce qui est sacré, ce sont les relations qui s’y nouent et qui s’y déploient.

 

Jésus lui-même nous a rendus attentifs au fait qu’il ne faut pas sacraliser les temples. Lui qui a eu des attitudes et des paroles virulentes sur le temple comme sur les institutions religieuses. Appelant généralement à les relativiser.

 

Parmi d’autres, Calvin s’y est attaché, lui qui mettait tant d’attention à distinguer le temple, templum en latin, de l’église, ἐκκλησία (ek-klesia) en grec. Templum représentant un bâtiment et ek-klesia l’assemblée du peuple.

 

L’Église donc… non seulement édifice construit avec de pierres mais assemblée du peuple, communauté vivante, pierres vivantes lit-on parfois dans les Écritures…

 

L’Église, c’est nous, pour une petite part. Mais ce mot révèle un magnifique paradoxe. Il est constitué de deux parties : ek – klesia. Ek, ex, littéralement « hors de » et klesia de kaléo, « appeler ». Donc le mot « Église » signifie littéralement « être appelé hors de chez-soi ».

 

Au premier degré, ça peut vouloir dire une réalité géographique que l’on vit à chaque fois que l’on se déplace pour venir ici. Mais, plus profondément, la notion d’Église dans le Nouveau Testament reprend la tradition hébraïque et dit cet appel à sortir de chez soi pour aller là où Dieu nous envoie. Elle dit une mise en route, comme pour Abram qui a quitté la terre de ses origines afin d’aller vers le pays promis par Dieu.

 

Donc, l’Église, plus qu’un rassemblement, plus qu’une culture de l’entre-soi largement développée aujourd’hui, l’Église est un appel à sortir, c’est un envoi en mission.

 

Elle est là, si je reprends ce que nous évoquions jeudi, pour former des apôtres, pour permettre à tout un chacun de se sentir un envoyé de Dieu.

 

Elle a pour mission de faire résonner cet appel de Dieu à sortir de chez soi, physiquement mais aussi mentalement, sortir de nos sentiers battus, de nos schémas de pensée, de nos évidences lorsqu’elles étriquent notre rapport au monde et aux autres.

 

Plus que le rassemblement en un lieu de celles et ceux qui se sentent ou qui se pensent envoyé.e.s de Dieu, l’Église c’est l’ensemble des personnes que Dieu appelle à sortir.

 

C’est Dieu la référence, c’est lui le centre, et pas nous. D’où le fait que la pierre angulaire, c’est Jésus. Et que c’est en son nom que nous pouvons, que nous devons agir, témoigner déplacer des montagnes et insuffler la vie à des pierres toutes minérales.

 

Tant de personnes entrent dans cette cathédrale et disent : il y a quelque chose qui vibre au-delà des murs.

 

Telle est la force de l’Esprit : faire vibrer les murs. Et le rôle de l’Église, c’est de maintenir ce mouvement, cet élan, ce souffle, cette vie.

 

Comme partie de l’Église vivante, notre rôle c’est de propager ce souffle de vie le plus largement possible pour que le maximum de personnes vivent en se sentant incroyablement biens dans l’ombre de Dieu.

 

Amen