Prédication du 31 mai, série « De la pierre au souffle »

L’Esprit nous visite pour que nous soyons plus que des êtres de besoins.

D’après 1 Corinthiens 6: 19 à 20 / Galates 5: 16 à 18 / Jean 2: 13 à 21

« Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit ».

 

Nous aimons bien citer ce verset de l’apôtre Paul. Ce n’est pas tous les jours que Paul parle du

corps avec tant d’aménité.

 

Aujourd’hui le mot temple est devenu un mot convenu.

On parle des « temples du corps » pour parler des fitness où nous allons suer dans l’espoir de

nous sculpter un corps ferme, musclé et canon.

Nous parlons des « temples de la consommation » ces grandes surfaces dans

lesquelles consommation rime avec consolation.

 

À l’époque où Paul écrivait ces mots, le temple, notamment celui de Jérusalem était le lieu où l’on

avait rendez-vous avec Dieu, le lieu de la rencontre avec son Dieu ou ses dieux.

 

Le corps serait-il donc le lieu, l’espace réservé à l’Esprit ?

 

La pensée populaire associe volontiers la foi chrétienne avec au minimum une méfiance pour

le corps et au pire une détestation. L’accusation, le cliché, nous le savons n’est hélas

pas colporté sans raison.

Mais il y a là de quoi nous étonner profondément. Car la foi chrétienne n’est-elle pas fondée sur la

conviction qu’un jour Dieu s’est incarné ?

Qu’il a pris corps. Qu’il a mis pied à terre en Jésus de Nazareth.

 

Jésus incarne Dieu.

Étonnamment, le corps de Jésus n’est jamais décrit dans les Évangiles, mais il y est

constamment suggéré. Lorsque Jésus marche. Lorsqu’il se penche, on voit son corps. On le devine.

De même lorsqu’il s’agenouille, lorsqu’il touche et palpe. Lorsque Jésus boit et mange. Lorsque fatigué, Jésus dort. Et que sur la croix, il souffre et meurt.

 

La foi chrétienne n’a rien d’une foi éthérée, évanescente, mais c’est une foi incarnée, une foi

éminemment charnelle.

 

Le lecteur attentif des lettres de l’apôtre Paul remarquera que dans sa théologie, Paul oppose souvent le corps à l’esprit. Marcher par le corps s’oppose à marcher par l’esprit.

 

Paul avait-il un rapport ambigu au corps. Mépris et sublimation ?

 

À l’époque de Paul, dans l’Antiquité, on parlait beaucoup du corps et de l’esprit dans de

nombreuses écoles philosophiques. Parmi elles, certaines considéraient le corps

comme une prison méprisable et haïssable.

Paul n’était pas de ces écoles-là.

 

Paul s’inscrivait plutôt dans l’héritage de la pensée hébraïque dans laquelle il a grandi et a

étudié. Pour la pensée hébraïque, l’homme n’a pas un corps, mais l’homme est un corps.

L’homme est un corps.

C’est parce que l’homme est un corps qu’il peut dire « je », entrer en relation avec le monde qui

l’entoure.

C’est parce que l’homme est un corps qu’il ressent sur sa peau la brise qui rafraichit ou le

soleil qui brûle.

Le corps signe ainsi la présence de l’homme au monde et aux autres, mais le corps signe aussi sa

vulnérabilité, sa précarité, sa finitude.

Corps fatigués, corps malade, corps mort. Corps qui distingue l’homme de Dieu.

Enfin c’est en son corps et toute sa pesanteur que l’homme est invité à se tenir devant Dieu, en chair et en os et non pas seulement en pensée et en esprit comme on le pense trop souvent.

 

« Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit ».

 

Comment comprendre ce texte qui paraît entrer en contradiction avec la pensée de Paul ?

 

Si Paul parle souvent du corps et de l’esprit, c’est que ces deux mots forment pour lui un couple indissociable dans sa théologie. Ce couplage est essentiel, incontournable pour Paul, parce que sans le corps l’esprit n’est rien que du vent.

 

Pour produire ses effets en nous, dans nos vies, et par nous dans le monde, l’esprit doit à son tour s’incarner, prendre corps au cœur de notre épaisseur et notre densité humaine.

Dans la communauté de Corinthe Paul affrontait une tendance chrétienne « spiritualisante » qui se plaisait à dissocier le corps de l’esprit, et qui privilégiait le ravissement, la performance spirituelle telle le fameux parler en langue.

Ces Corinthiens pouvaient conjuguer cette spiritualité de haut vol à une vie dissolue, immorale, débridée. Leur foi était en d’autres mots hors sol et hors

corps.

 

Paul dénonce et lutte contre cette façon de disjoindre le corps et l’esprit.

 

C’est dans notre corporéité, notre pesanteur, notre épaisseur que l’esprit désire nous rencontrer et inspirer très concrètement notre manière d’être, notre vie.

 

Puisque c’est par notre corps que nous entrons en relation avec le monde qui nous entoure ; c’est par lui que l’esprit veut nous visiter, nous habiter et nous renouveler notre manière de l’habiter.

Puisque c’est par notre corps que nous entrons en relation avec les êtres qui nous entourent; c’est par lui et en lui que l’Esprit veut nous visiter et renouveler nos manières de vivre et d’entrer en relation.

 

Alors il n’est guère étonnant que lorsque l’Esprit nous rencontre, cela provoque en nous des tensions, des conflits.

C’est ce que Paul veut dire lorsqu’il oppose la « vie selon l’esprit » à « la vie selon le corps ».

 

Notre inclination naturelle nous pousse à vivre selon la chair,  dit Paul. En soi il n’y a rien d’amoral en cela puisque nous sommes un corps. Impossible de vivre sans prêter attention aux besoins de notre corps.

On connait ses besoins … respirer, manger, boire, éliminer, se reproduire, faire l’amour, dormir, se vêtir, s’abriter et j’en oublie.

Parce qu’il n’était pas un corps en lévitation, un pur esprit hors sol, soyons-en persuadés : entre Judée et Galilée, Jésus a prêté attention aux besoins de son corps et en a pris soin.

 

Qu’y a-t-il de plus tragique et scandaleux en ce monde, que lorsque des individus quand ce n’est pas   des populations entières ne peuvent pas satisfaire pleinement leurs besoins vitaux ?

N’est-ce pas à tous ceux-là que Jésus se reconnaît dans le fameux jugement dernier du chapitre 25 de l’évangile de Matthieu.

Jésus s’y identifie avec celui qui a faim, qui a soif, qui est nu, malade, étranger.

 

Nous vivons selon la chair, selon notre corps, mais l’esprit nous visite pour que nous appeler à plus que cela. L’Esprit nous visite pour que nous soyons plus que des êtres de besoins.

Si la satisfaction de nos besoins vitaux ne se discute pas.

Le défaut de nos besoins est qu’ils en appellent sans cesse d’autres, à l’infini.

Nos besoins se reproduisent, s’amplifient sans cesse.

 

Finalement nos besoins sont des tyrans auxquels nous nous soumettons avec complaisance. « Vivre selon la chair » pour Paul, c’est se laisser piéger dans ce cercle vicieux.

« Vivre selon la chair » c’est ériger la satisfaction de nos besoins en priorité absolue, en but ultime. Obsédé et aveuglé par la satisfaction de ses besoins, l’homme s’en retrouve vite aliéné. Parce que nous sommes – vous et moi – un corps, aucun de nous ne peut prétendre échapper à cet envoûtement, à cette malédiction faudrait-il dire.

 

Les spécialistes du marketing, et de la publicité connaissent bien en nous cette inclination qu’ils exploitent sans vergogne. Ils réussissent sans effort à nous faire croire que nous sommes malheureux si nous ne satisfaisons pas tel ou tel besoin. Et nous leur faisons crédit. Et nous nous prêtons volontiers à leur jeu.

 

Vivre selon la chair, c’est vivre dans cette tyrannie de l’immédiateté, du tout « tout de

suite ».

Vivre selon la chair, c’est finalement être sans cesse à la merci de l’air du temps. Mais il arrive – heureusement – que pris dans cet engrenage nous éprouvions une forme de lassitude, de désillusion. D’usure. Car tôt ou tard, « vivre selon la chair » nous brûle, nous consume et nous en mesurons les limites. Tôt ou tard, nous sentons bien ce que cet asservissement a de toxique et de trompeur. De toxique en ce que la satisfaction de nos besoins produit en nous une forme d’accoutumance et de dépendance. De trompeur en ce que la satisfaction de nos besoins ne nous procure qu’une griserie éphémère, incapable de nous combler durablement.

 

Cette lassitude, cette usure qu’il nous arrive d’éprouver n’est-elle pas le signe que quelque chose en nous gémit et aspire à autre chose ? À une vie autre ; une vie renouvelée ? Ce quelque chose en nous qui soupire après des biens supérieurs, n’est-ce pas l’Esprit qui gémit en nous ?

Ne reconnaissons-nous pas la présence de l’esprit en nous à ses tiraillements intérieurs ? Parce que l’Esprit nous fait désirer la profondeur à la surface, sa visitation suscite des tensions

en nous. Parce que l’esprit nous fait aspirer à la vie bonne plutôt qu’à la « dolce vita », cela suscite en nous des tensions.

 

Ne nous méprenons pas, lorsque Dieu nous appelle à vivre de son esprit ce n’est pas pour nous condamner à une vie de sacrifice. Bien au contraire, la vie selon l’esprit est une

promesse de libération. Libération de l’insatisfaction chronique qui nous gouverne.

 

La vie selon l’esprit est une promesse d’allégement. Promesse d’être désencombré de nos besoins

superficiels qui surchargent notre existence. La vie selon l’esprit est une promesse de paix.

Cette paix qui naît lorsque nous nous sentons ajustés à notre vocation.

 

Lorsque Paul écrit aux Corinthiens : « ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit , c’est pour leur rappeler – et à nous – que Dieu ne désire pas nous rencontrer hors sol, ni dans les nuages, mais dans la matérialité de notre corps par lequel nous sommes au monde.

 

C’est en nous que Dieu désire nous rencontrer par son Esprit pour que notre vie dans leur pesanteur et leur épaisseur en soient  renouvelées, transformées, transfigurées.

Amen