Prédication du 1er août 2021

Le point commun entre Jésus et les rédacteurs de notre Constitution fédérale?

D’après Romains 12: 3 à 8 et Matthieu 25: 31 à 36

Alors, plutôt brebis ou chèvre ? Et au moment du jugement, à droite ou à gauche ?

 

Je pose la question avec un brin de légèreté et d’irrévérence… tout en sachant que la perspective d’un jugement, plus particulièrement celle du jugement dernier, en a fait frémir plus d’un à travers l’histoire. Et pour cause !

Les Églises en ont longtemps fait leur fonds de commerce, pas tant par fidélité à l’Évangile que dans le but d’asseoir leur pouvoir, d’exercer une emprise sur les fidèles. Et c’est ainsi que la peur du jugement a, par moments, été plus efficace pour remplir les églises que la proclamation de l’amour de Dieu.

 

Mais si on considère la place qui lui est accordée dans les Écritures, il faut bien reconnaître que cette idée d’un jugement dernier à la fin des temps a été surexploitée dans l’histoire et la tradition. On en discerne encore une marque toute concrète, et c’est intéressant, dans les confessions de foi comme le credo de Nicée Constantinople ou le symbole des apôtres. Des écrits majeurs pour la tradition, aujourd’hui encore priés dans nos Églises chrétiennes.

 

Vous le savez peut-être, la rédaction de ces textes avait pour but de clarifier les points théologiques les plus discutés de l’époque pour les figer, et ce faisant exclure celles et ceux qui n’avaient pas la même opinion que la majorité des autorités sur ces questions.

 

Du coup, ces textes sont révélateurs des tensions qui existaient. Mais ils sont d’une pauvreté dramatique sur ce qui fait le cœur de l’Évangile, à savoir Jésus vivant, Jésus témoignant en paroles et en actes de l’amour de Dieu pour l’humanité.

 

Et l’incidence de cela, et bien c’est que, lorsque nous confessons notre foi, nous passons allégrement de la conception miraculeuse de Jésus à sa Passion, puis à son retour pour… juger les vivants et les morts…

En priant ces grands textes, on ne dit donc rien du ministère de Jésus. C’est pourtant bien ce qui a bouleversé le monde. C’est bien son exemple, ses paroles, ses actes qui continuent à être des vecteurs de sens pour ce que nous vivons aujourd’hui.

 

C’est dommage, cette impasse sur le cœur de la foi, sur l’activité de Jésus. D’autant que la lecture attentive du récit de l’évangile de Matthieu nous réserve une surprise de taille. Qui nous permet de lire le jugement comme une bonne nouvelle et non pas comme la menace d’une ultime sélection cruelle. Cette surprise, c’est le fait que derrière l’usage du futur en français « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire… » se cache en fait un subjonctif.

Et il serait plus correct de lire « À chaque fois que le Fils de l’homme vient dans sa gloire… accompagné de tous les anges, alors il siège sur son trône de gloire.

Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres. »

Compris ainsi, le jugement ne renvoie plus à la fin des temps. Mais à notre présent. Avec cette conviction affirmée que le Christ ne cesse de surgir dans notre quotidien. Et que les comptes que nous avons à rendre concernent notre attitude vis-à-vis de tous ces plus petits que Jésus-Christ considère comme ses frères dans les gestes simples de chaque jour : « donner à boire ; recueillir ; vêtir ; visiter ; rencontrer ».

 

La pandémie qui nous fragilise depuis plus d’une année et demi a, comme tout événement majeur, charrié son lot de désespoir et d’espérance. Parmi lesquelles celle d’un monde d’après. Un monde d’après radicalement différent de ce que nous avons connu jusqu’à aujourd’hui sous prétexte que le Covid nous aurait ouvert les yeux en nous amenant à reconsidérer l’essentiel.

 

Cette reconsidération de l’essentiel, sans doute l’avons-nous faite, individuellement et communautairement, au plus fort de la crise. Appréciant notre place, notre rôle dans ce monde, notre famille, nos relations, notre travail sous un angle nouveau. Et il en est sorti de belles choses.

Des signes forts de solidarité ont été donnés un peu partout. Souvenez-vous des jeunes qui allaient faire les emplettes des plus âgés, des distributions de nourriture. Nous avons applaudi quotidiennement les acteurs du monde médical. Nous avons assisté à des concerts virtuels pour soutenir les artistes.

 

Dans le fond, nous nous sommes appliqués à faire ce que Jésus-Christ attend que nous fassions à tous ces plus petits qui sont ses frères.

Nous avons expérimenté cette réalité du corps social solidaire si cher à l’apôtre Paul.

Et c’est cette même réalité, certes formulée avec d’autres mots, que notre fête nationale nous rappelle année après année : tous les habitants de ce pays forment ensemble un corps.

 

À notre échelle, c’est bien le corps du pays tout entier qui a été blessé depuis 18 mois. Et non pas seulement tel ou tel de ses membres, quand bien même, il est vrai, les fragilités sont demeurées inégales.

Mais du fait de la pandémie, alors que l’individualisme semblait l’emporter, chacun s’est rendu compte que ce qui affectait l’autre, qu’il le connaisse personnellement ou non, le menaçait voire l’affectait lui aussi.

 

Je ne me leurre pas sur le monde d’après, c’est-à-dire celui d’aujourd’hui. Je ne le perçois pas si différent de celui d’hier.

 

Mais, comme l’écrivait mon collègue Serge Molla il y a une année tout juste, notre monde sera différent si le corps dans son entier le désire, si chacun de ses membres le veut et plus encore le décide quoi qu’il lui en coûte.

 

Notre corps social sera en bonne santé, si nous prenons soin de toutes celles et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont en grande fragilité, indépendamment de leur âge, de leur couleur de peau, de leur revenu, de leur formation ou autre.

 

Notre corps social sera en bonne santé, et chacun de nous avec, si la solidarité reste aussi prioritaire qu’elle le fut durant le confinement de l’année dernière. C’est-à-dire si nous ne cessons de tisser des liens les uns avec les autres.

 

Pour le dire avec les termes de la constitution fédérale, « la force (et dans ce sens c’est bien d’une forme de santé qu’il s’agit) la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres. »

 

Pour le dire avec les mots de Jésus : “Chaque fois que vous le faites à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous le faites ! »

 

Dans le fond, c’est pas sorcier. C’est à portée de mains. Concrètement, « donner à boire ; recueillir ; vêtir ; visiter ; rencontrer ».

Alors qui sait, si on appliquait cette exigence éthique du souci du plus petit, peut-être bien que grâce à vous et moi, peut-être bien que pour vous et pour moi, ce 1er août pourrait être le premier du monde d’après.

 

Amen