Prédication du 12 septembre 2021, Jonas 3, Des incroyants vecteurs d’espérance, par Line Dépraz

Dieu ne nous dit pas « tu dois » mais « tu peux »!

 

Avant de revenir sur ce 3ème chapitre du livre de Jonas, je vous propose un rapide retour en arrière, histoire de raccrocher à ce que nous avons partagé les deux derniers dimanches.

 

1er épisode, souvenez-vous, Jonas est sollicité par son Dieu pour aller parler aux habitants de Ninive. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette perspective ne l’enchante pas. C’est son droit de refuser, mais dans le fonds, il aurait pu simplement faire la sourde oreille et rester là où il était. Visiblement, l’appel de Dieu le dérange tellement qu’il choisit de prendre ses jambes à son cou et d’aller dans la direction inverse de là où Dieu l’envoyait.

Parmi d’autres éléments, nous relevions alors que Jonas refusait d’incarner qui il est, qu’il refusait d’assumer son identité. Son prénom signifiant colombe, il aurait pu, comme celle du déluge, apporter un message d’espérance au cœur des turbulences, annoncer la fin d’un temps difficile. Mais bon, il ne voulait pas de cette mission-là.

 

Alors, il tente la fuite. Sauf qu’à vouloir fuir Dieu, Jonas se perd lui-même. Et nous avons redécouvert la semaine dernière avec Virgile Rochat comment il a fallu que Jonas tombe au plus profond pour pouvoir renaître dans ce geste où il est expulsé des matrices du poisson.

Son voyage et sa gestation dans le corps du poisson, nous ont permis de revisiter notre propre relation à Dieu avec les inévitables hauts et bas qu’elle connaît comme toute relation. Ce qui frappe de ce temps passé par Jonas dans le poisson, c’est qu’il n’y a pas de morale à tirer, mais un encouragement à vivre pleinement chaque moment, chaque émotion, même les plus dures, en gardant allumée une lueur d’espoir car l’histoire de Jonas en témoigne : Dieu ne peut pas vouloir le mal.

 

Aujourd’hui, nous retrouvons donc notre prophète sur la terre ferme, assis après sa renaissance, et voilà que Dieu l’appelle à nouveau.

Mais parce qu’il est passé par le creuset de la dépossession de soi et de la résurrection, Jonas peut entendre cet appel et y accéder. Sans doute que Ninive lui fait encore un peu peur ; mais ce n’est plus un frein. Il se met donc en route pour proclamer l’oracle de Dieu. Et, de cet épisode, je garde trois impulsions, trois éléments.

 

  • Tout d’abord, Jonas annonce littéralement aux habitants de

la ville que, dans 40 jours, Ninive sera sens dessus dessous. En vaudois, on parlerait de petchi qui guigne, en langage plus biblique, on peut penser (même si ce n’est pas le même terme en hébreu, on peut penser) au «tohu bohu », cet état du monde avant la création, avant que Dieu ne donne de la voix pour nommer, ordonner et constituer le monde. La perspective pour Ninive, c’est potentiellement le chaos originel.

Nous n’avons que les mots et pas le ton de Jonas quand il annonce cette prophétie. Mais je vous avoue que, très spontanément, je l’entends comme une menace. Et je me revois enfant, au caractère déjà bien trempé, quand on me disait : « si tu ne fais pas gaffe, ça va barder ». Et alors, c’est la peur, la peur de la punition, qui devenait, qui devient, moteur de changement. On l’a évoqué il y a peu, les Églises ont souvent usé de cette image d’un Dieu punitif et vengeur pour exercer une pression sur les fidèles et les maintenir sous leur coupe. Il n’y a pas de quoi en être fières. Mais dans le fond, les mots de Jonas pourraient tout autant ne pas être une menace.

 

Conformément à l’image biblique de la colombe, ces mots pourraient être, positivement, l’appel de la dernière chance. L’attestation de la confiance que Dieu place dans les humains, dans tous les humains y compris les mécréants de Ninivite : Il est temps de changer, et vous pouvez changer. Vous avez pour cela 40 jours.

À l’Ascension, nous avons parlé de la symbolique du chiffre 40. Qui ne définit pas une durée exacte mais révèle un processus de transformation. Tous les acteurs bibliques qui sont confrontés à une période de 40, que ce soit 40 jours ou 40 ans, finissent par se découvrir une nouvelle identité qui leur permet d’engager une nouvelle relation avec Dieu.

Évoquer 40 jours, c’est évoquer symboliquement, la perspective de mourir à quelque chose pour renaître à soi. Ce que Jonas vient par ailleurs de vivre, en 3 jours et 3 nuits, préfiguration de la Passion de Jésus-Christ.

 

Ainsi compris, cet oracle sur Ninive nous permet de découvrir un Dieu non pas tout-puissant mais un Dieu tout à notre écoute.

Un Dieu tout-puissant nous dirait « tu dois » ; un Dieu tout à notre écoute nous dit « Tu peux ». Libre à nous de choisir le bâton ou la carotte. Personnellement, je me laisse plus volontiers mobiliser par ce prometteur « tu peux ». Voilà pour le premier élément de réflexion.

 

  • Ensuite, Jonas parle, il prophétise. Mais brièvement.

Un jour seulement alors qu’il en aurait fallu trois pour parcourir l’entier de la ville.

Et pourtant, à peine a-t-il commencé à remplir sa mission que le peuple des Ninivites change, radicalement. Les hommes croient en Dieu et leur roi décrète un jeûne absolu pour les humains et les animaux. Chacun étant appelé à se convertir de son mauvais chemin.

 

Ce qui guide ces conversions, qu’on pourrait trouver suspectes, n’a pourtant rien à voir avec quelque forme de chantage affectif que ce soit. C’est bien un espoir qui est dit. « Qui sait ! Qui sait, peut-être Dieu se ravisera-t-il, reviendra-t-il sur sa décision et retirera-t-il sa menace ; ainsi nous ne périrons pas. »

 

Telle est l’espérance des Ninivites, si chacun change, alors Dieu peut peut-être lui aussi changer et revoir son jugement.

Jonas était probablement dans la condamnation lorsqu’il s’exprimait. Le roi de Ninive y oppose une espérance : « Qui sait ! peut-être Dieu se ravisera-t-il, …et nous ne périrons pas. »

 

Incroyable humilité de ce roi. Bouleversant acte de foi des habitants de la grande ville. Jonas, ami de Dieu, était enfermé dans le jugement. Le roi des Ninivites ouvre un espace de salut. N’ayant pas d’a priori, il se dit que Dieu pourrait pardonner, là où nous avons tant de mal à pardonner. C’est la deuxième impulsion que je garde.

 

  • Dernier point, la perspective de ce Dieu probablement

capable de pardonner ce que l’humain ne veut ou ne peut pas pardonner me permet de souligner deux compréhensions possibles de ce qu’est un prophète dans la tradition.

 

Dans la tradition grecque, le prophète est celui qui dit, par avance, ce qui va se passer. Avec lui, pas de suspens, le programme est établi et il sera mené à son terme.

 

Dans la tradition hébraïque, le prophète est celui qui annonce une intention de Dieu. Mais rien n’est figé. L’histoire n’est pas déjà écrite. L’histoire évoluera en fonction de la relation que les humains tisseront avec Dieu.

 

On est donc loin de tout déterminisme. Et cela me fait penser à cette parole de Jésus que nous avons réentendue : « Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. 

Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. »

 

Je me sens souvent bien proche de Jonas. Persuadée d’avoir quand même un peu plus raison que les autres. D’être un peu plus proche de Dieu que certains. Et de savoir discerner le pardonnable de l’impardonnable.

Le voilà qui me rappelle déjà, dans la même veine que ce que proclamera Jésus, que Dieu ne nous aime pas grâce à nos mérites mais malgré nos failles et nos défaillances.

 

Quelle bonne nouvelle pour nous,

 

Amen