Prédication du 19 septembre 2021, Jonas 4, Jonas ou la tentation de l’intégrisme, par Line Dépraz

 

De ce Dieu qui nous échappe, le plus dur à accepter, c’est probablement qu’il ne soit pas seulement notre Dieu, à nous qui sommes plutôt bien, mais qu’il soit un Dieu pour tous.

Ce quatrième chapitre de Jonas étant le dernier, on était en droit d’espérer une fin en apothéose. Un grand feu d’artifice et, pourquoi pas, une fin heureuse comme dans la plupart des contes.

Or, voilà que cette histoire n’a pas vraiment de fin et, qu’en tournant la dernière page, on a un peu l’impression d’un soufflé qui retombe. C’est d’autant plus surprenant que tous les ingrédients étaient là. Vraiment ! Jonas a réussi un truc de dingue : il prophétise, les Ninivites se convertissent, Dieu pardonne. Chapeau ! Que vouloir de plus ?

 

Le hic, c’est que Jonas prend très mal sa réussite. Il estime même qu’elle est un échec. Alors, il se fâche toute rouge contre Dieu. Et c’est à ce moment-là que l’on comprend pourquoi, au premier chapitre, il a refusé la mission que Dieu lui confiait et qu’il a tout fait pour lui échapper. (Je reprends le texte) :

 

Jonas se fâcha.  Il pria le SEIGNEUR et dit : « Ah ! SEIGNEUR ! n’est-ce pas précisément ce que je me disais quand je vivais sur mon terroir ? Voilà pourquoi je m’étais empressé de fuir à Tarsis. Je savais bien que tu es un Dieu bon et miséricordieux, lent à la colère et plein de bienveillance, et qui revient sur sa décision de faire du mal. Maintenant, SEIGNEUR, je t’en prie, retire-moi la vie ; mieux vaut pour moi mourir que vivre ! »

 

On comprend, ou non, l’attitude de Jonas. Mais les motifs de sa grogne sont clairs.

  • Il n’a jamais cru que Dieu puisse vouloir le mal.
  • Il a donc très vite compris qu’au lieu d’être une colombe, annonciatrice de la fin d’une période de turbulences comme lors du déluge, il serait un oiseau de mauvais augure venant annoncer le pire mais qui, au final, serait désavoué. Pas très agréable comme sensation.
  • Et puis, nous l’évoquions il y a 3 semaines, les Ninivites ont été des ennemis persécuteurs des Hébreux au moment où leur ville était la capitale de l’empire assyrien. Ils ont assiégé puis dispersé les tribus du Royaume du Nord d’Israël.

Jonas avait donc de quoi résister à l’appel de Dieu.

 

Mais on sait aujourd’hui qu’à vouloir fuir Dieu, il a commencé par se perdre lui-même. Et là, il est sur le point de récidiver.

 

As-tu raison de te fâcher ? » lui dit le SEIGNEUR. 

Jonas sortit et s’installa à l’est de la ville. Là, il se construisit une hutte et s’assit dessous, à l’ombre, en attendant de voir ce qui se passerait dans la ville. 

 

Jonas est fâché. Il en veut à Dieu. Il est sûr d’avoir raison et de faire ce qui convient à la situation :

  • Non seulement il n’aurait jamais dû céder au Seigneur.
  • -Mais en plus, il doit faire savoir à Dieu qu’il ne peut pas accepter son attitude. Aussi, quand ce dernier l’interpelle, il ne prend même pas la peine de répondre. Il lui tourne le dos. Retombe dans un mutisme qu’on lui a déjà connu. Il s’isole, se construit une cabane toute matricielle et s’y réfugie comme il l’a déjà fait dans la cale du bateau puis les entrailles du poisson. Espérant ainsi être maintenu à distance du monde.

 

Je l’ai dit, Jonas avait de quoi opposer quelque résistance à Dieu. Mais quand je le vois ainsi enferré, je me dis qu’il aurait aussi eu de quoi résister à ses propres démons.

 

Parce que, si on analyse les raisons de son refus, on découvre un homme autocentré, qui n’a pas envie de passer pour ridicule et qui, très probablement, éprouve de la jalousie vis-à-vis des Ninivites.

Pourquoi est-ce qu’avec d’autres je parle de jalousie ? Et bien, parce que pour Jonas, les Ninivites doivent être condamnés, ça ne se discute pas. Il ne conçoit pas une seconde que Dieu puisse leur offrir son pardon parce qu’il n’imagine pas une seconde qu’ils puissent mériter un quelconque pardon. Pour lui, les jeux sont faits et les Ninivites doivent avoir ce qu’ils méritent.

 

C’est vrai qu’il est troublant ce Dieu dont l’amour n’a pas de frontières. Dont la capacité de pardon excède totalement la nôtre.

 

Mais il est ainsi fait, Dieu : toujours, il nous échappe. Comme nous le prions parfois dans cette cathédrale, en reprenant les mots d’un père de l’Église : « Seigneur, de quel nom puis-je t’invoquer ?

« Avec quels mots parler de toi ?

De toi procède tout ce qui est dit, mais tu es au-delà de tout discours.

De toi est issu tout ce qui est pensé, mais tu es au-delà de toute pensée. »

 

Dieu échappe à nos catégories humaines, à nos jugements, à la limite que nous pensons pouvoir placer entre le juste et le faux, le bon et le mauvais, le pardonnable et l’impardonnable.

 

De ce Dieu qui nous échappe, le plus dur à accepter, c’est probablement qu’il ne soit pas seulement notre Dieu, à nous qui sommes plutôt bien, mais qu’il soit un Dieu pour tous. Y compris pour ceux que nous condamnons, pour celles que nous n’aimons pas. Dieu est pour tous. Il n’est pas notre exclusivité.

C’est ce qu’il s’apprête à démontrer à Jonas.

 

« Alors, le SEIGNEUR Dieu dépêcha une plante qui grandit au-dessus de Jonas de sorte qu’il y avait de l’ombre sur sa tête pour le tirer de sa mauvaise passe. Cette plante causa une grande joie à Jonas.  Le lendemain, à l’aurore, Dieu dépêcha un ver qui attaqua la plante ; elle creva. 

Puis, quand le soleil se mit à briller, Dieu dépêcha un vent d’est cinglant, et le soleil tapa sur la tête de Jonas… Prêt à s’évanouir, Jonas demandait à mourir.

Alors Dieu lui dit : « As-tu raison de te fâcher à cause de cette plante ? » Jonas lui répondit : « Oui, j’ai raison de me fâcher à mort. »

 

Jonas n’est plus perméable à rien qui vient de Dieu. Il est sûr de son bon droit. Il pense que mieux vaut être seul et avoir raison que de vivre en compagnie et que la fréquentation des autres, leur émulation, leurs habitudes différentes soient source de remise en question de soi.

 

Mais peut-on vraiment se satisfaire du souci de soi quand tant d’autres se perdent ? Jonas reste centré sur lui plutôt que de servir ceux qui ont besoin de lui.

 

Adoptant une telle attitude, il flirte avec l’intégrisme, le fondamentalisme, l’exclusivisme.

 

Il est à 1000 lieues de ce que Jésus prêchera : Le premier de tous les commandements, c’est : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force. 

Et le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

 

L’un ne va pas sans l’autre. On ne peut pas prétendre aimer Dieu si nous n’aimons pas notre prochain comme nous-mêmes.

Difficile apprentissage.

 

Et c’est bien là-dessus que Dieu le reprend.

« Le SEIGNEUR lui dit : « Toi, tu as pitié de cette plante pour laquelle tu n’as pas peiné et que tu n’as pas fait croître ; fille d’une nuit, elle a disparu âgée d’une nuit. 

Et moi, je n’aurais pas pitié de Ninive ? »

 

C’est la dernière parole de Dieu à laquelle Jonas ne répond pas. L’histoire ne se finit donc pas vraiment.

Mais peut-être que ce point d’interrogation final, remplacé dans certaines éditions par un point d’exclamation, permet à ces mots de Dieu de résonner jusqu’à nos oreilles.

 

L’histoire de Jonas nous met en garde contre la tentation de nous croire les seuls dignes d’être les élus de Dieu, de nous penser supérieurs, porteurs de la vérité divine.

Jonas ne souhaitait pas le salut des habitants de Ninive, il souhaitait leur perte.

 

Et nous ? Aujourd’hui, là où nous vivons, comment réagissons-nous ?

Acceptons-nous mieux que lui l’incommensurable pardon de Dieu vis-à-vis de ceux dont nous estimons qu’ils ont tort ?

 

Comment partageons-nous ce Dieu avec des personnes qui sur tel ou tel point, même au sein de notre propre Église, pensent si différemment de nous ?

 

Lorsque je prie « mon Dieu », lorsque nous prions « notre Dieu », je nous encourage désormais à penser à de Jonas et à nous nous souvenir que Dieu ne nous appartient pas ; c’est l’inverse qui est juste, nous sommes à lui. Dieu n’appartient à personne et peut-être que notre vocation à tous, c’est d’être par lui provoqués.

 

Amen