Prédication du 6 mars, Violences faites aux femmes, quand Jésus brise le cercle

« Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre »….Parole provocatrice de Jésus qui, en une phrase, rappelle à ces hommes qu’ils ne sont pas au dessus des lois qu’ils veulent appliquer.

C’est une femme qu’on va lapider

C’est une femme qu’on va tuer à coups de pierre.  Son destin est scellé dans la pierre des lois mosaïques : elle le sait, ils le savent.  Elle a fauté et elle va payer de sa vie ; c’est la loi.

 

C’est une femme seule qui se retrouve au milieu du cercle de la haine…

Où est son amant qui a fait l’amour avec elle ? N’est-il pas coupable lui aussi ?

Où est son mari ? ne va-t-il pas la secourir ?

Où est sa famille, ses amis? n’y-a-t’il pas quelqu’un pour la soutenir ?

Non, il n’y a personne pour la défendre…tous sont d’accord : elle doit mourir pour ce qu’elle a fait et pour ce qu’on pense qu’elle a fait.

Abandonnée de tous, elle se retrouve livrée aux autorités morales et bien-pensantes. Quelle jouissance pour ces hommes de pouvoir condamner, détruire, tuer cette femme impure !

 

Au milieu du cercle de la haine meurtrière et de la condamnation sans appels se retrouvent génération après génération des femmes – et des hommes aussi – , qui n’ont pas suivi le code moral en vigueur : il y a plusieurs décennies c’étaient les personnes divorcées, véritable stigmate sociale, c’étaient les « filles mères », une honte indélébile ; il y a encore peu de temps en arrière c’étaient les mariages entre deux cultures ou deux religions différentes, vouées bien évidemment à l’échec selon les préjugés ambiants; si le mariage des couples du même sexe a été reconnu dans nos lois, il reste encore du chemin à parcourir dans nos mentalités, dans nos familles, dans notre vie sociale pour accepter cette forme de conjugalité et d’amour.

Qui est jeté au milieu du cercle aujourd’hui ?

Avec la prise de parole de metoo, ont été mises à jour les violences subies par un nombre ahurissant de femmes. D’enfants et de mineurs. Harcèlement, agressions sexuelles, viols, chantage et dénigrement.  Et ce n’est pas qu’au loin que des femmes sont sacrifiées aujourd’hui sur l’autel d’un soi-disant honneur de leur clan, de leur famille ou de leur religion à coups de pierre, d’acide ou d’alcool à brûler ; c’est aussi chez nous dans nos maisons et nos familles que des femmes sont brutalisées, niées, violentées, détruites, parfois assassinées.  26 féminicides ont été commis en Suisse en 2021. 26 femmes assassinées en raison de leur sexe. Et combien de femmes vivent aujourd’hui dans une prison de peur, de coups et d’abus. Murées là avec leurs enfants.

Dans ce cercle meurtrier, violences et abus se retournent encore souvent contre les victimes ; avec le poids de la honte, avec le fardeau du silence, avec une culpabilité ancestrale.

 

Dans l’ombre de la femme, c’est Eve la séductrice, la tentatrice à la sexualité si attirante et si condamnable que les hommes voient et haïssent.  C’est Eve dans sa liberté et son désir qu’ils visent et veulent réduire à rien. Et pourtant, c’est aussi Adam qu’ils défigurent dans le même geste de négation ; mais ils ne veulent pas le savoir ni le voir, eux les justiciers d’une cause pure.

Dans l’ombre d’une victime désignée, que ce soit en raison de son sexe, de sa race, de son orientation sexuelle, de son statut social ou son origine, c’est l’autre, comme étranger, comme alien que la bien-pensance liguée va éliminer.  Pourtant, en déshumanisant une personne, c’est l’humanité entière qui se perd et s’aliène ; mais on fait comme si on ne le savait pas.

D’autant plus, qu’être en cercle donne un contrôle, une maîtrise et une justification.  Le cercle est là de bon droit ; il est là pour rétablir l’ordre, pour soumettre les contrevenant.e.s, pour faire un exemple.

 

 

Et dans cette histoire de l’Evangile, il y a plus encore. La coupable devient entre les mains de ces hommes religieux, un objet. Elle, elle ne compte pas. Elle n’a pas la parole et plus aucun droit à quoi que ce soit. Elle est instrumentalisée et jetée en pâture dans une rhétorique mortelle menée par des hommes de pouvoir. Et là, ce qui compte, c’est d’atteindre Jésus, car c’est bien à la vie de Jésus qu’ils en veulent, c’est lui qu’ils visent, les lanceurs de pierre. Et le piège qu’ils lui tendent est parfait.

Si Jésus prend parti pour la femme, il est contre la loi et c’est lui qui mourra.

S’il abandonne lui aussi la femme à la justice de ces hommes, alors, non seulement la femme mourra mais lui perdra toute autorité. Ce groupe de religieux aura gagné. Au nom de Dieu, on pourra continuer de lapider en paix… et ils se seront débarrassés du petit gêneur de Nazareth. D’une pierre, ils auront fait deux coups !

 

                                              

Mais Jésus résiste. Et il le fait d’une manière étonnante, déroutante : en refusant l’escalade de la justification recherchée par ces hommes de loi. Lui, il se baisse, il s’abaisse et s’agenouille, il quitte le cercle des visage haineux et éructant, il se fait proche de la femme jetée à terre, terrorisée, tétanisée ou résignée, l’Evangile ne nous le dit pas. Cet homme se met à la hauteur de cette femme. Il ne l’abandonne pas. Il la considère comme une personne.  Dans ce geste, il la rejoint et il sonde sa peur, sa honte et sa souffrance.

N’est-ce pas une étape indispensable quand on se retrouve piégé-e dans la violence ?  se donner le temps et les moyens de voir l’ampleur de ce qui nous arrive et de chercher les moyens d’en sortir.

 

Dans les crises qui traversent nos relations et parfois les secouent brutalement, notre réflexe peut consister à vouloir prouver à tout prix que l’on a raison. On se croit parfois en droit de faire payer à l’autre l’offense jusqu’à utiliser la violence et la manipulation. Comment parvenir à sortir de la spirale de la vengeance et d’une comptabilité jalousement gardée. « Tu vas payer pour ce que tu m’as fait » ;  pourquoi est-ce si difficile à certaines personnes de défendre leur dignité et leur droit au respect ? Pourquoi accepte-t-on encore des relations toxiques et destructrices ?  Notre culture ne nous apprend-elle pas à confondre  l’amour compris comme, d’un côté sacrifice de soi et abnégation et de l’autre, comme possession et contrôle absolu ?

 

 

Jésus, lui,  trace des signes dans le sol, du sable contre des pierres, du doux friable contre du roc tranchant ; par ce geste énigmatique, il prend son temps, il aménage l’espace nécessaire pour qu’émerge l’essentiel : « Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre ».

Avec cette phrase, c’est un univers qui s’effondre et un autre qui s’entrouvre. La femme était au centre, enfermée au  milieu du cercle de haine des hommes, sans aucune issue. Désormais, tous sont concernés par l’interpellation de Jésus ; tous sont mis dans la même boucle

« Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre »….

 

Parole provocatrice de Jésus qui, en une phrase, rappelle à ces hommes qu’ils ne sont pas au dessus des lois qu’ils veulent appliquer. Ils ne peuvent pas prétendre juger l’autre, tant qu’ils ne se sont pas posés les mêmes questions sur eux-mêmes.

La loi n’est pas là, au service des dominants, des savants, des puissants, pour justifier leurs recours à la violence et à la stigmatisation de celles et ceux qui dérangent ; la loi, comme le rappelle Jésus, donne un cadre de vie commune dans le respect de chaque personne, de son intégrité physique et psychique. Et ce cadre est le même pour tous et toutes.

 

Jésus très subtilement déplace l’attention de la femme accusée sur ses accusateurs en les prenant à partie et en les remettant à leur place de simples hommes faillibles, pécheurs –Jésus les déloge de leur rôle de censeurs, de juges intouchables – et intègre ces hommes, de manière décisive, à l’histoire de cette violence endémique

 

C’est une femme debout qui repart loin du cercle brisé de la violence.  Personne ne l’a condamnée, pas même Jésus. C’est une femme libérée du poids de la faute qui peut recommencer sa vie.  C’est une femme rendue à son statut de sujet ; elle a redressé la tête ; elle a retrouvé la parole ; elle redevient une interlocutrice ;  elle est vue et elle voit 

 Jésus est parvenu à desserrer l’étau autour de la femme, en renvoyant ses accusateurs à leur conscience et à leurs actes. Ils ont lâché leurs pierres et leur goût du sang et du meurtre.

Cela aurait dû marquer la fin de toute lapidation, de toute mise à mort, de toute exclusion violente et négatrice d’autrui…qui sommes-nous pour juger les autres ?  par quelle aberration avons-nous pu, comme chrétiens et chrétiennes, inventer un recours légitime à la violence contre autrui ?

 

Jésus sauve la femme et lui rend sa place dans la société.

En respectant sa dignité il la libère de l’humiliation et lui offre un nouveau départ. Alors oui, aux yeux du Christ, il y a une sortie possible hors de la violence endémique, qui ronge nos sociétés et nos relations.

« Va et ne pèche plus », c’est un envoi libérateur et audacieux qui accompagne la femme debout. Jésus n’est pas venu condamner. Il est venu sauver.  Il est venu abolir ce qui conduit à la mort. Et il permet alors ce qui fait vivre et ce qui donne la vie.

Va et ne pèche plus, je l’entends comme un « vis aime et deviens ».  Vas-y essaye et recommence. Lance-toi et ne te décourage pas ; saisis ta vie.

Vivre et laisser vivre est plus essentiel, plus capital aux yeux de Jésus que de désigner des coupables et de faire payer le prix.

La condamnation est levée ; la femme est libre, les hommes peuvent retourner aux champs, à l’établi, à l’écritoire, avec des mains qui servent la vie, des mains qui servent leurs proches, leurs familles, leurs communautés ; et non des mains qui servent la mort à coups de pierre lancée contre autrui. La condamnation est levée – avons-nous bien entendu ?  Nous pouvons lâcher nos pierres et nos besoins de lapider, de lyncher, de dégommer l’autre ; nous pouvons sortir de nos prisons de peur et de violence, redresser la tête, retrouver la parole et reprendre librement le cours de notre vie.

 

A l’horizon de ce temps de la Passion, un autre cercle se dessine, celui qui enfermera Jésus dans une sentence de mort ; il restera seul ; il sera absolument seul ; personne ne viendra le sauver de la haine, de la condamnation et de la volonté de mort qui le clouera sur une croix.  Jésus prendra librement la place de la femme accusée d’adultère ; il prendra et il prend résolument et par un infini amour la place de toutes les victimes, de chaque victime qui se retrouve piégée dans un cercle de haine et à chaque fois, il nous dit qu’en lui toute condamnation est levée.

Amen