Prédication du 27 mars, un parfum d’éternité

Marie de Béthanie, une femme de l’entourage de Jésus devenue prophète par intuition, par amour, par sa foi. D’après Jean 12: 1 à 11

Marie. Tu te nommes Marie. Je te connais peu. De toi je sais que tu es la sœur de Lazare, celui que Jésus a appelé hors de la tombe, et la sœur de Marthe, la très active, la volontaire.

Entre les lignes de l’Évangile je perçois que ta fratrie fait partie des proches de Jésus, un peu comme un frère en plus. Ça fleure bon les liens du cœur, la vie en marche, les odeurs de cuisine proche orientale. Avec cette part de Souffle en plus, mystérieuse, plus forte que la mort déjà.

 

Marie, pas n’importe laquelle : Marie de Béthanie, petite bourgade pas très loin de Jérusalem. Tu as choisi la meilleure part. Ou la bonne, tout simplement, parce que tu sais t’asseoir aux pieds de Jésus et capter la moindre de ses paroles, la plus petite vibration de l’air autour de lui. Tu prends le temps de sentir, d’écouter. Ah Marie, si nous prenions le temps d’écouter, de sentir, plus souvent, de nous arrêter pour nous laisser traverser par la mélodie d’être en vie.

 

Marie, peut-être les invités te voient-ils un peu moins que ta sœur, pressée de bien accueillir, de bien servir, de répondre aux besoins de ses hôtes. C’est une bonne part aussi, il n’y a pas à juger. Rien n’est simple : quand il s’agit d’humanité, tout est nuances.

 

Ce jour-là donc, Marie de Béthanie, les invités sont en nombre dans la maison, sans doute aides-tu un peu Marthe. Ta tête est couverte et tes mains sur les plats, tu es femme, souriante, tu connais ta place. Ton cœur bat encore un peu fort, entre l’étonnement, immense et la joie folle, avec quelques restes de sanglots qui viennent du fond de ton ventre, parce que ton frère, Lazare, il était mort ! Et il est ici, il mange aux côtés de Jésus. Il est vivant, et tu les aimes, l’un parce que c’est ton frère, l’autre parce qu’il a ramené dans votre foyer la vie et l’espoir ; ou même un peu plus, une espérance fragile, comme un balbutiement de printemps nouveau.

 

Au plus profond de toi déborde un flot que tu ne maîtrises pas bien. Il est translucide comme de l’eau, il te murmure des propos d’à venir, encore impossibles à traduire en mots. C’est une mélodie douce, un glouglou de fontaine. Celui qui mange chez toi est l’envoyé de Dieu, il porte la vie dans son regard et dans ses mains, il ouvre des chemins nouveaux avec ses mots ; il voit tout au fond de toi, il semble connaître les secrets de la vie et de la mort. Pourtant il est si proche, si accessible, si frère. Soudain, la source jaillit et t’entraîne :

 

Tu le lèves, tu passes dans la chambre, et tu te saisis de ce récipient bien caché derrière des étoffes colorées : Le parfum… TON parfum. Celui qui t’a coûté toutes tes économies, ou presque. Tu n’as même pas osé en parler à ta sœur, ton front en rougit rien que d’y penser. Mais déjà tu l’as donné, déjà il n’est plus à toi, il est pour Jésus. Tu en oublies tout, ta place de femme, ton rôle, tout ! Tu découvres ta tête et dénoues tes cheveux, comme si tu étais déjà au temps de la délivrance, libre, sans retenue, bien au-delà des jugements humains ou masculins. Tous sont bouche bée ! ta sœur tend la main pour te retenir, mais tu as déjà répandu le parfum sur ses pieds, tu es à genoux, avec tes cheveux tu essuies le ruissellement. Et toute la maison se remplit de ce parfum merveilleux, l’odeur coule partout, comme ta source intérieure ; elle se répand par les fenêtres jusque dans la rue.

 

Ton geste dérange, ta liberté et ta féminité dérangent, l’odeur dérange. En fait, tout les dérange, les gens réunis dans cette maison. Je vois Marthe stupéfaite, mais voilà : c’est fait. Elle se tait. Après tout elle te connaît. Ils sont plusieurs à tenter de rattraper le coup, de remettre le bouchon, d’étouffer l’affaire. Judas râle sur le prix du parfum. Comme si l’amour était monnayable ! En plus il le fait sous couvert de charité. Sa réaction fleure un peu l’avarice et l’hypocrisie. D’autres, ils réfléchissent à des moyens d’empêcher l’irrésistible parfum de vie et de liberté de se répandre trop loin à la ronde. Ils pensent même à faire mourir Jésus, et Lazare, le « re-suscité », dont la présence perturbe l’ordre des choses, l’ordre de la religion. C’est comme si la vie leur faisait très peur, comme s’il fallait tout contrôler, garder bien en main, à n’importe quel prix. Que les humains peuvent être étriqués, petits. Comme ils peuvent être amers et sans confiance, sans désirs et sans audace. C’est une part d’eux, en tout cas. Une part de nous ?

 

Quoi qu’il en soit, impossible de contenir des particules, des effluves. Inutile de vouloir remettre dans le flacon la prophétie involontaire qui s’est échappée ruisselle partout. Quant à remettre le bouchon pour faire comme si de rien n’était, n’en parlons même pas. Marthe a fait preuve de sagesse si comme je l’imagine elle a pensé : « c’est fait ». Marie, tu sais, Jésus lui-même a sans doute été surpris de ton geste ! En tout cas, je le vois bien surpris : tout s’est passé si vite ! C’est fou. D’ailleurs certains ont dû évoquer ta possible folie, ou même pire encore, tiens, ton absence de morale. Quelques relents d’amertume, heureusement pas trop perceptibles au fil du texte.

 

Oh Marie de Béthanie, quelle spontanéité, quelle tendresse dénuée de tout faux-semblant t’a amenée à te déposer tout entière aux pieds de Jésus ? Tu as tout lâché, ton sens de l’économie, ton éducation, ta pudeur ; même les règles de savoir-vivre inscrites en toi depuis ton plus jeune âge. Quand je te regarde, Marie, je t’envie un peu, engoncée que je suis dans mes rôles et mes pratiques, un peu à l’étroit parfois dans ce qui se fait, et surtout dans ce qui ne se fait pas. Je cherche en moi l’élan vertigineux de la foi qui t’a levée. Mais cette pointe d’envie est pleine de tendresse, parce qu’au fond, je suis fière d’avoir pu t’approcher par-delà les siècles, entre les lignes de l’Évangile de Jean. Et je suis fière que tu sois femme, libre dans tes mouvements d’amour. Je me sens encouragée à défroisser ma foi et mon jardin intérieur, à les élargir.

 

Bien sûr, Jésus a lu le fond de ton regard et de ton cœur, il a perçu la force de ton geste. Tu as été prophète, Marie de Béthanie ; tu es la seule au fil des évangiles à avoir oint Jésus, et ainsi tu l’as désigné concrètement Messie, Christ selon les Écritures. Femme du peuple, loin du pouvoir et de la religion, tu as ouvert en grand l’accomplissement de la promesse de Dieu. C’est une grâce. Je prends ce don comme un message ; une invitation pour moi, pour les femmes et les hommes de notre temps, à chercher partout les traces de l’Evangile, à les nommer, à les respirer. Un appel à déboucher tous les flacons qui contiennent des parfums d’espérance, de réconciliation, de pardon, de vie nouvelle. Pour qu’ils inondent autant d’humanité que possible, et toute la Création. Il est temps, c’est urgent !

 

Peut-être certains vont-ils vouloir les garder pour eux, ces flacons, pour ne pas gaspiller, pour conserver ce qui est rare et très cher, pour être sûrs d’en faire un usage adéquat. Il ne faudrait quand même pas parfumer n’importe qui, des non conformes, des non élus, des non-inscrits dans les traditions ! Certains vont se cramponner au bouchon, sûrs que si ça saute tout sera fichu. Mais de toi, Marie, nous apprenons la liberté d’être vivants, à plein cœur et à pleins poumons. Avec toi nous redécouvrons que nous pouvons être prophètes, par le geste ou par la parole, quelle que soit notre condition, même si (surtout si) c’est en dehors des sentiers battus, prévus, tracés.

 

Par toi, nous apprenons qu’il n’est pas toujours absolument nécessaire d’avoir des cadres fermes, des certitudes, des réponses. Vraiment la foi n’est pas une réponse, c’est une question, une source, un élan. C’est une audace : celle d’aimer. Or l’amour ne se monnaie pas, il est don de Dieu, comme la vie. Ça ne tient pas dans un flacon ! ça déborde, source vive, si puissante qu’elle peut même rejaillir du fond de la tombe. Lazare mange avec vous, le Seigneur Jésus est parmi vous. Le Christ, le Seigneur vivant, s’invite aussi chez nous, à notre table. La folie d’aimer et d’espérer, c’est de le sentir, de l’écouter, d’oser le reconnaître et le nommer.

Merci Marie de nous avoir ramenés ce matin à cet essentiel, cet « essence-ciel », parfum d’audace et de vie nouvelle ! Nous voici enveloppés, imprégnés par ces effluves frais et piquants à la fois. Ça sent tellement bon ! Vous sentez… ?? ….

Amen.