Prédication de Vendredi-Saint, une dérangeante prière…

 

« Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Quelle parole forte, dont l’actualité est immédiate, non ? Mais n’est-elle pas à entendre au singulier : Père pardonne-lui car il ne sait pas ce qu’il fait ? C’est qu’il n’est pas besoin de bcp d’efforts pour la faire résonner avec l’action de dirigeants politiques, à commencer par Vladimir Poutine ou Bachar El-Asad, la junte birmane et les responsables talibans… (la liste n’est pas exhaustive).

Quelle belle parole… tant qu’elle s’adresse à ceux qui ont réclamé, orchestré et exécuté la crucifixion de Jésus. Tant que cela s’inscrit dans un passé qui ne me concerne pas. Car mon raisonnement ne fonctionne que lorsque je reste spectateur de la scène, comme au cinéma. En revanche, lorsque je réentends cette parole ici, dans cette cathédrale ce matin, elle s’insinue tout autrement et je m’interroge : pour qui Jésus intercède-t-il ? Voici que je ne suis plus tt à fait certain que cette parole ne résonne que ce funeste vendredi où l’on crucifie 3 hommes sur une colline près de Jérusalem. Car si l’un des 3, ce Jésus, révèle vraiment le visage de Dieu, impossible de ne retenir que les paroles qui m’arrangent. Du coup, impossible d’écarter cette prière dérangeante.

Elle me bouscule dès l’instant où elle ne s’adresse plus seulement à ceux qui sont aux pieds du crucifié. Elle est fort désagréable à partir du moment où je fais partie de ceux qu’il mentionne comme ceux qui ne savent pas ce qu’ils font.

Alors rassurez-moi. Je dois avoir mal compris, lu trop rapidement. Je sais ce que je fais, non ? Et vous savez ce que vous faites, non ? Allez, je relis. Et je bute une fois encore… Il ne prierait donc pas seulement pour ceux qui l’ont rejeté et condamné ? Ses bourreaux ne seraient pas les seuls concernés ? Je serai visé tout comme vous ! Vous seriez concernés tout comme moi !

Si effectivement la demande de Jésus à son Père ratisse large, si ce pardonne-leur vous concerne tt comme moi, alors c’est du sérieux. Non pas que ça ne l’était pas avant, mais Jusqu’ici je pouvais m’en tirer. Désormais c’est impossible. Ce leur m’atteint moi que cela m’arrange ou pas. Il vous rejoint vous aussi, que cela vous plaise ou non.

Et c’est très dérangeant, car celui qui prie, Jésus, ne demande pas pardon à Dieu pour quelque mensonge ou quel-que trahison.

Son pardonne-leur ne permet pas de rayer des mentions désagréables sur une liste afin que ne demeurent que les points saillants susceptibles d’être revendiqués devant Dieu.

Ce pardonne-leur s’insinue plus profondément, il ne laisse aucune échappatoire. Car ils ne savent pas ce qu’ils font. Le propos est sans ambiguïté, il désigne un aveuglement.

Les religieux qui ont condamné Jésus étaient pourtant sûrs de prendre la défense de Dieu, blasphémé par ce prédicateur itinérant qui faisait passer les gens avant la loi ! Ses opposants étaient sûrs d’agir pour le bien du peuple dont ils avaient la charge. Tout aussi sûrs que ceux qui condamnèrent Nelson Mandela à la prison à perpétuité en juin 1964 était sûr d’agir pour le bien du peuple blanc sud-africain. Sûrs de savoir ce qu’ils faisaient tout autant que l’assassin de MLK le 4 avril 1968 ou que celui d’Yzak Rabin en 1996. Tout aussi sûrs de leurs actions que le Mickey de la Maison-Blanche le fut en érigeant un mur destiné à endiguer le flux migratoire de l’Amérique centrale. Tout aussi sûrs que les politiciens populistes en inquiétante augmentation. Tout aussi sûrs que l’Eglise allemande qui soutînt le gouvernement d’un prénommé Adolf, que l’Eglise hollandaise qui bénit l’apartheid 40 années durant, ou que les Eglises protestantes qui soutinrent l’esclavage et ne s’opposèrent pas à la ségrégation qui s’ensuivit.

A chaque fois, les décideurs clamaient haut et fort qu’ils savaient ce qu’ils faisaient. Ils montraient le bien-fondé de leurs positions. Le problème est que l’Evangile retourne tt cela en une parole prière : Pardonne-leur car ils ne savent ce qu’ils font.

Pas de débat. Impossible de minimiser la dénonciation. C’est d’aveuglement dont il s’agit, c’est d’inversion totale dont parle Jésus. J’agis à l’envers, car je fais toujours passer mon idée, mon regard et mon jugement sur…, mon interprétation à propos de, avant l’autre. Non pas avant la réflexion d’autrui, non pas avant son avis, mais avant son être. Dès lors, l’idée, la conception, la manière de voir, le jugement, font écran, ce qui a pour conséquence que je ne vois plus l’autre comme cet autre moi-même, cet autre qui me ressemble tant.

Pourtant, je pense bien, je le sais bien :

  • il est enfant de Dieu tout comme moi, mais je n’en tiens aucun compte
  • sa valeur égale la mienne, mais je n’en tiens aucun compte
  • Dieu est amour, mais je n’en tiens aucun compte
  • Dieu est justice, mais je n’en tiens aucun compte.
  • les jugements rongent les existences, mais je n’en tiens aucun compte
  • l’argent ne fait pas le bonheur, mais je n’en tiens aucun compte.
  • la violence ne construit rien, mais elle me paraît toujours le seul recours, au point de me réjouir de réarmement.

Du coup, n’en tenant pas compte, je ne sais pas, je ne sais plus ce que je fais :

  • jugeant au lieu d’accueillir
  • donnant le dégoût de Dieu au lieu de dévoiler sa tendresse
  • accumulant les richesses au lieu de révéler que l’essentiel ne s’achète jamais

Et les chrétiens ne font pas autrement. Ils devraient pourtant savoir que le verbe aimer est le plus difficile à conjuguer la langue française, mais ils n’en tiennent pas compte. Ils devraient pourtant le savoir :

  • son passé n’est jamais simple, mais ils n’en tiennent pas compte
  • son présent est toujours imparfait, mais ils n’en tiennent pas compte
  • son futur reste conditionnel, mais ils n’en tiennent pas compte.

Du coup, n’en tenant pas compte, ils ne savent pas ce qu’ils font :

  • méprisant au lieu d’unir
  • écartant de Dieu au lieu d’en rapprocher
  • jugeant au lieu d’accueillir
  • faisant fuir au lieu d’interpeller

Pardonne-leur car ils ne savent ce qu’ils font.  Maintenant je reçois pleinement cette parole et, je l’avoue, elle me fait même du bien, malgré la culpabilité qui m’envahit et qui pourrait me lessiver en réalisant tout ce que je rate.

Mais ce pardonne-leur, je le reçois com-me une parole qui me retourne.

Cette parole prière ne m’accable pas, elle m’allège. En fait, je recouvre la vue, mes mains n’ont plus à être crispées sur mon e-phone. Le message d’un ami que j’avais laissé tomber me rejoint. Je te pardonne. L’air s’engouffre à nouveau. Je respire mieux. Ses dernières paroles furent pour moi, vous vous en rendez compte ? Ses dernières paroles furent pour vous, vous en rendez-vous ccompte ?

Mes proches, mes amis le savent bien, et même mieux que quiconque, et à vous qui êtes ici présent.e.s ce matin, je peux aussi l’avouer :  je ne suis pas ce que je devrais être, je ne suis pas ce que je voudrais être, je ne suis pas ce que je serai, mais, je vous le dit sincèrement,  grâce soit rendue à Dieu, je ne suis pas ce que j’étais.

 

Le crucifié a prié le Père de pardonner tout ce que je crois savoir et qui m’aveugle. Il a prié pour que rien ne fasse écran entre lui et moi, entre l’autre et moi, entre la création et moi, entre moi et moi. Pardonne-lui car il ne sait ce qu’il fait, a-t-il dit pour moi, a-t-il prié pour vous, pour…

 

C’est pourquoi, à toi, Dieu, Père de ce crucifié, je balbutie les mots suivants :

– donne-moi avec toi d’y voir clair !

– accorde-moi avec toi d’être clairvoyant ! – rends-moi capable de ne pas donner de leçon aux autres, mais d’être ton élève attentif.

Permets-moi de moins prendre la parole sur tout que de manifester que je suis pris par ta Parole libératrice.

J’en ai tant besoin, pour vivre et témoigner de ta vie.

Amen