Prédication du 11 septembre « Je suis la lumière du monde »

« Je suis la lumière du monde » Une parole pour temps de Black-out ?

D’après Jean 8: 12

Samedi après samedi à Saint-François pendant le

culte, nous nous échangeons la lumière ainsi

qu’un regard.

 

Ce n’est pas uniquement un signe pour les temps

d’obscurité, lorsque les jours diminuent, non c’est un signe qui garde toute sa valeur en été alors que la nef est irradiée de lumière.

 

C’est que la lumière que l’on s’échange lors de

ce geste, n’est pas la lumière, mais qu’elle est plus

que la lumière.

 

L’expression de l’évangile de Jean « Je suis la

lumière du monde » n’a évidemment rien à

voir avec l’éclairage des lampadaires, ou celui

des néons et des enseignes de nos rues commerçantes que l’on s’apprête à éteindre pour économiser l’électricité.

 

Jean, l’évangéliste, dit de Jésus qu’il est « la lumière du monde », parce qu’il a reconnu en lui, en sa personne et en sa manière de vivre, en sa manière d’être au monde, en sa manière de prêter attention aux personnes qu’il rencontrait un éclairage radicalement nouveau ; un éclairage  sur ce qu’est la vie, les relations, le monde et ultimement Dieu.

 

Un éclairage qui vaut pour tout homme.

 

Avons-nous encore besoin d’un tel éclairage dans

notre monde baigné par une lumière omniprésente et surabondante ?

 

Avons-nous encore besoin de cet éclairage dans un monde où la science élargit toujours plus les limites de notre connaissance et nous guérit de nos ignorances ?

 

Beaucoup, voire la grande majorité de nos contemporains, se passent de cette lumière et semblent apparemment ne pas s’en porter plus mal.

 

Et nous ?

Si nous sommes ici, c’est parce que nous tenons à cette lumière.

 

Nous tenons à la figure de Jésus en qui nous voyons jusqu’à Dieu.

 

Nous tenons à sa Parole qui est comme une lampe sous nos pas.

 

La propriété de cette lumière qu’est Jésus – écrit Jean – est de nous conduire à la vie.

 

Mais de quelle « vie » parle ici l’évangéliste ?

 

La question nous paraît stupide.

Car enfin la vie c’est la vie !

 

Et ne sommes-nous pas en vie ?

Notre cœur bat.

Notre cerveau est actif.

 

Ne sommes-nous pas en vie ?

Ne sommes-nous pas relation, en lien ?

 

Pourquoi aurions-nous besoin de cette lumière qui nous conduit à la vie alors que nous sommes déjà en vie, bien vivant !

 

Jean parlerait-il ici d’une autre vie ?

D’une vie après la vie ?

D’une vie au-delà de la vie ?

 

Beaucoup parmi nos contemporains pensent que Jésus est venu pour cela : pour nous parler d’une autre vie.

 

D’une vie après la vie, d’une vie après la mort.

Et pour beaucoup, la foi chrétienne se résume à cela : croire en une autre vie.

 

Où peut-être Jean veut-il parler ici de la vie de l’âme, de la vie de l’esprit à distinguer de celle du corps ?

 

Mais la séparation du corps et de l’âme si chère aux philosophes grecques est une distinction étrangère au judaïsme et à la foi chrétienne.

 

Quelle est donc cette vie à laquelle nous conduit la lumière ?

 

Nous pouvons tous (et en cela, il n’y a pas de personne qui serait prédestinée plus que d’autres), nous pouvons tous au gré d’événements, de circonstances heureuses ou malheureuses de notre existence, nous pouvons tous éprouver qu’il y a comme un écart, entre la vie qui est la nôtre et la vie à laquelle nous sommes appelés.

 

Non pas forcément un abime, mais parfois un infime écart.

Un interstice.

Un intervalle à côté duquel nous pouvons passer à côté, sans nous en apercevoir.

 

En d’autres termes, nous pouvons ressentir confusément que notre vie ne coïncide pas avec la vie.

Qu’il y a du jeu entre la vie et la vie.

 

Nous pourrions dire la même chose du monde.

Le monde tel que nous le voyons est bel et bien le réel.

Le réel contre lequel on se cogne si souvent.

Mais nous pressentons que ce réel, que ce monde est appelé à être plus que ce que l’on en perçoit.

 

Le monde ne coïncide pas avec le monde.

Il y a du jeu entre le monde et le monde.

 

Nous pourrions dire la même chose de Dieu.

Le Dieu auquel je crois, le Dieu tel que je le vois, tel que je me le représente, ne coïncide pas avec Dieu.

Il y a du jeu entre Dieu et Dieu.

 

La perception de cet écart dans nos vies dans le monde, dans notre manière de croire … tout le monde peut en faire l’expérience.

 

Mais tout le monde ne la fait pas, parce que nous n’aimons pas les écarts.

 

L’écart, l’interstice, laisse entendre qu’il y a du vide, de l’inachevé, et nous avons horreur du vide.

 

C’est cela qui distingue le croyant de l’incroyant … je n’aime pas ces catégories, mais je les utilise à défaut de mieux.

 

Le croyant ne se distingue pas de l’incroyant en ce qu’il croit à des vérités métaphysiques, à des vérités littéralement incroyables.

Non le croyant se distingue de l’incroyant en cela qu’il consent à cet écart entre sa vie et la vie, entre le monde et le monde, en son Dieu et Dieu, et qu’il prend cet écart au sérieux et qu’il en fait quelque chose.

 

Ce consentement n’a rien de dramatique.

Ce n’est pas une capitulation.

Car le croyant vit de la conviction que c’est par cet écart, si mince soit-il, par cet interstice, que peut nous parvenir la lumière qu’est Jésus-Christ.

 

La lumière qu’est Jésus-Christ ne nous vient pas de la contemplation de la beauté du monde.

 

Certes l’émerveillement et la gratitude sont de mises.

Mais la beauté du monde est trompeuse, car elle peut nous laisser accroire que le monde est achevé.

Et qui plus est, il faut le souligner, la beauté du monde n’a rien d’universel.

Allez parler de la beauté du monde aujourd’hui aux Pakistanais sous l’eau, aux Ukrainiens en guerre, aux Somaliens au bord de la famine.

 

Plus que la beauté du monde, c’est bien plus l’écart du monde avec le monde, de la vie avec la vie qui est universelle.

 

Cet écart a quelque chose de contrariant, de décevant parce qu’il atteste que le monde n’est pas le monde tel qu’il est appelé à être et la vie n’est pas celle à laquelle je suis appelé.

 

Mais de cette brèche, de cette lézarde, de cette déception peut naître une soif, une aspiration, une espérance.

 

C’est à Michel Audiard, célèbre scénariste et dialoguiste français, connu pour ces formules percutantes, que l’on doit un jour cette béatitude :

 

« Heureux les fêlés, car ils laisseront passer la lumière ».

Encore faut-il consentir en nous à cette lézarde, ne pas s’en détourner, ni chercher à la colmater ou à l’éviter.

 

Dans le langage biblique « ne pas être bord à

bord », « être à côté de la cible » c’est exactement la signification du mot « péché ».

 

Être pêcheur, ce n’est pas être mauvais, ni moche

et méchant, mais c’est « être à côté ».

 

Jésus-Christ est venu pour ceux qui sont à côté.

Pour ceux et celles qui ont conscience de cette brèche, de cette fêlure, de cet écart, de cette ébréchure en eux.

 

Je suis un de ces fêlés … et heureux de l’être !

 

« Je suis la lumière du monde ».

Cette parole est une parole pour temps de black-out.

 

On nous annonce des pénuries d’énergie pour

cet hiver.

Je ne sais pas si cette prédiction se réalisera ou non, à vrai dire ce n’est guère souhaitable.

Mais ce que je crois c’est que nous sommes

entrés dans des temps difficiles et chahutés.

 

Des temps où nous allons devoir réviser profondément nos standards de confort, nos priorités, nos choix de vie.

 

Nous allons vers des jours, des mois, des années

où nous allons devoir revoir les valeurs sur lesquelles nous avons bâti notre vie et notre

société.

 

Qui pourra nous aider à faire ce travail intérieur de discernement qui nous fera espérer la vie véritable, si ce n’est le Christ et sa parole lumière sous nos pas.

 

Cette lumière, elle n’est à économiser sous aucun prétexte.

Rassurez-vous, elle ne s’épuise pas.

 

Amen