Prédication du 18 septembre « Je suis la porte des brebis »

Un Dieu à seuil ouvert.

D’après Jean 10: 1 à 10Faire du porte à porte, écouter aux portes, se faire mettre à la porte, condamner sa porte, frapper à la porte, être aux portes de la mort…

… autant d’expressions que l’on connaît bien et qui nous rappellent le rôle fondamental de toute porte : délimiter un espace.

 

Ainsi, franchir une porte, c’est toujours passer une limite… On est d’un côté ou de l’autre. Elle est frontière entre l’extérieur et l’intérieur.

 

Franchir une porte, cela demande plus ou moins d’effort. À Saint-François, quand on entre par la grande porte, elle s’ouvre sous nos pas. À la cathédrale, elle résiste ! Il faut tirer fort pour entrer et pousser tout aussi fort pour ressortir.

 

Quoi qu’il en soit, la porte dont il est question dans le récit de l’évangile ne ressemble à aucune porte de nos églises ni même de nos fermes.

 

La porte de l’enclos, dans l’Israël de Jésus, ce n’est pas un panneau en bois avec un double battant muni d’une serrure. Non. C’est une ouverture dans un enclos généralement cerclé de pierre.

 

La porte de l’enclos, c’est donc une simple ouverture dans la pierre qui permet le va-et-vient du bétail. Et quand il y a danger, et bien pour la “fermer“ entre guillemets, le berger y prend place. Remplissant l’espace de sa présence, de sa personne. Démontrant ainsi qu’il est prêt à s’interposer, qu’il est prêt à mettre sa propre vie en danger pour sauver celle de ses brebis.

 

La porte de l’enclos, c’est donc plus un courant d’air qu’autre chose.

 

Une fois cette précision apportée, n’en demeure pas moins que notre récit pose une certain nombre de questions.

 

  • Dès l’instant où un enclos est pourvu d’une ouverture, d’un passage, pourquoi des personnes, fussent des voleurs, préféreraient-elles escalader le mur de pierre au risque de trébucher ou de s’écorcher plutôt que d’emprunter l’ouverture? C’est comme si, en se promenant dans le Jura, on cambait les fils électriques plutôt que de passer par les clédars…
  • Et puis, pourquoi Jésus nous dit-il tout à la fois qu’il est le berger qui passe par la porte et qu’il est « la porte des brebis » ?
  • Qui sont tous ces voleurs et brigands venus avant lui?
  • Y a-t-il vraiment de quoi se sentir en sécurité dans l’enclos?
  • Cette vie en abondance promise par Jésus, c’est quoi, concrètement?

 

Autant de questions qui complexifient la compréhension de ce récit.

 

Pour essayer d’y voir plus clair, je reprends quelques éléments du discours de Jésus.

 

Jésus dit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis mais qui escalade par un autre côté, celui-là est un voleur et un brigand. Mais celui qui entre par la porte est le berger des brebis.  Et il se présente lui-même comme le berger des brebis qui passe par la porte.

 

Puis il ajoute : « En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis. … Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, il ira et viendra et trouvera de quoi se nourrir. 

 

Et il finit par cette assertion : « Le voleur ne se présente que pour voler, pour tuer et pour perdre ; moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. »

 

Pas simple de comprendre la logique du discours. Mais je crois qu’à travers ces affirmations, Jésus synthétise l’essentiel de la vie d’une brebis, donc l’essentiel de chacune de nos vies, à partir de 3 expériences saillantes : une menace, un risque, une promesse.

 

La menace, c’est les voleurs.

Le risque, c’est l’enfermement.

La promesse, c’est la vie en abondance.

 

Je les reprends dans l’ordre.

 

La menace.

Personnifiée par ceux qui sont là pour voler, tuer ou perdre. En clair, celles et ceux qui, sournoisement, viennent dans l’enclos où nous vaquons à nos occupations, viennent dans l’intimité de nos vies, et la menacent.

 

Notre intégrité physique peut ainsi être menacée. Par des coups, par de la violence, par une brutalité allant potentiellement jusqu’au meurtre. Il suffit de lire l’actualité pour savoir que ce n’est, hélas, pas une vaine menace.

 

Mais il y a aussi la menace, non physique, de ceux qui veulent nous perdre. Des personnes, ou des institutions voire des occupations qui viennent blesser, qui viennent entraver des aspects non matériels de nos vies.

 

On peut penser à des parents qui volent l’enfance de leurs enfants avec des atttentes démesurées. À des entreprises qui volent la santé de leurs employée.

 

Il y a encore la société qui peut se montrer voleuse.

Hanna Arendt, philosophe juive, dénonçait le phénomène en 1961 déjà, dans son ouvrage « La crise de la culture ».

 

Elle écrivait : « La difficulté nouvelle avec la société de masse vient de ce que cette société est essentiellement une société de consommateurs, où le temps du loisir ne sert plus à se perfectionner ou à acquérir une meilleure position sociale, mais à consommer de plus en plus, à se divertir de plus en plus. »

 

Et d’ajouter, tandis que nous consommons, nous nous figeons, nous cessons de grandir. Nous nous laissons amputer d’une partie de nous-mêmes.

 

Les voleurs, les voleuses, les menaces sont multiples. Et requièrent une attention régulière. Nous connaissons celles sociales qui nous concernent tous. Vous savez ce qui vous menace individuellement.

 

Pour y faire face, le risque que nous encourons est celui de l’enfermement. De l’entre-soi, pourrait-on dire aussi aujourd’hui, du cloisonnement ou encore de la ghettoïsation.

 

En effet, pour nous protéger, nous pourrions être tentés de nous mettre en sécurité au sein d’un enclos, au sein d’une bergerie, qui nous isolerait des autres et des risques inhérents à leur proximité. On ferme tout à clé et on reste pépère chez soi ou entre nous.

 

Mais le danger réel, c’est alors de s’enfermer en se mettant soi-même sous les verrous.

 

Or, le modèle de bergerie proposé par Jésus n’est pas un lieu dans lequel on vient s’enfermer. Cette bergerie, on l’a vu, elle a une porte ouverte pour permettre un va-et-vient continu.

 

Cette bergerie, est bien donc plus un lieu de passage, qu’une destination. On peut y entrer, y faire halte, comme aujourd’hui dans cette cathédrale/église, mais il faut aussi en ressortir car en toute logique d’après le récit, si on peut trouver ici la paix voire la nourriture spirituelle, c’est dehors qu’on trouve les pâturages, et donc de quoi se sustenter.

 

Jésus, se trouve au seuil de cette bergerie. Il aime le mouvement, les courants d’air, le passage. C’est peut-être pour cela qu’il dit être la porte des brebis, et non pas celle de l’enclos.

 

Jésus est une porte. Non dans le sens où il nous ferait entrer dans un cadre ou une institution pour nous y contenir. Mais dans le sens où il nous accueille dans une communauté vivante faite d’individus avec lesquels se tissent des relations elles aussi vivantes à l’intérieur comme à l’extérieur.

 

Une secte retient ses adeptes.

 

L’Église de Jésus-Christ les responsabilise et les laisse libres. Ou, du moins, le devrait-elle.

Car la liberté et la responsabilité marquent le début de la vie en abondance.

 

Souvenez-vous, dans la Bible, la liberté n’est pas la liberté de faire ce que l’on veut. Mais le fait de se sentir accueilli et aimé en étant libre du jugement d’autrui et de tous les esclavages que nous nous imposons ou que les autres nous imposent.

 

En ce sens, une vie en abondance est une vie où nous cultivons la conscience que chaque instant que nous vivons est unique et que nous investisons pleinement cet instant. Quoi que nous ayons à vivre.

 

Vivre dans l’instant, en pleine conscience. Devant Dieu et devant les humains, telle est une vie en abondance.

 

Elle demande un sacré aprentissage. Apprentissage pour lequel Jésus s’offre à la fois comme porte et comme berger.

 

Mais ça, c’est pour la semaine prochaine.

 

Amen