Prédication du 23 octobre « Dieu, le Très-Haut, n’aime pas le top down »

Quand on veut mériter ce que l’on reçoit, et bien, souvent on ne reçoit pas grand-chose.

D’après Luc 18: 9 à 14

C’est donc l’histoire de 2 hommes qui se rendent au Temple pour prier.

 

Peut-être se sont-ils mis en route, de bon matin, comme chacun de nous.

 

Ils se tiennent à distance l’un de l’autre, nous précise le récit… et ce n’est pas par crainte d’une nouvelle vague de Covid.

C’est que trop de choses les séparent. Hormis le temple comme destination commune, difficile de leur trouver des points de comparaison.

L’un s’en enorgueillit : « Heureusement que je ne suis pas comme les autres ». L’autre s’en repent : « Ô Dieu, prends pitié du pécheur que je suis. »

 

2 hommes. 2 attitudes. 2 rapports à soi et au monde complètement différents.

 

Le pharisien pense être juste.

Avec une suffisance à couper le souffle, il remercie Dieu de ne pas être comme les autres hommes. Et d’énumérer tout ce qu’il fait avec zèle. Tout ce qui lui permet d’affirmer qu’il est un parfait petit soldat de la loi.

 

Et de ce point-de-vue-là, c’est vrai, il est juste.

 

Rappelons-nous que, pour les auditeurs de Jésus, Dieu est le Juste par excellence qui juge les humains tout à la fois à l’aune de sa justice et de leurs actes.

Il récompense les justes ici-bas par diverses bénédictions comme des enfants, de la prospérité, des événements favorables. Il leur promet aussi sa proximité dans l’au-delà.

Les injustes, eux, étant punis dans ce monde comme dans celui à venir.

 

Or, pour devenir juste il faut respecter les 613 commandements. On ne parle pas vraiment de foi dans le judaïsme. On parle de faire mémoire et d’honorer le Dieu libérateur et de respecter tous ses commandements. Parmi lesquels ne pas voler, ne pas commettre d’adultère, jeûner….

 

C’est dire que le pharisien a beau paraître imbu de lui-même à nos yeux d’Occidentaux du 21ème siècle. Dans la logique de son époque, selon une certaine compréhension de ce qu’est le judaïsme, il est juste. Il est dans la cible.

 

Ce qui est peut-être plus troublant, le concernant, c’est qu’en dénigrant à ce point tous ceux qui sont autres, son univers entier tourne, au final, autour de lui et de son observance de la loi.

 

Il place une telle distance entre les autres et lui, que c’est comme si le monde des autres, donc le monde tout court, n’existait pas.

Ce faisant, le pharisien méconnaît l’altérité. Y compris celle de Dieu, puisqu’il s’auto-justifie lui-même.

Il n’a besoin de personne.

 

Être autocentré de cette manière-là est une attitude mortifère.

 

Quand on veut mériter ce que l’on reçoit et ainsi éviter le pire, c’est souvent la logique. Et c’est ce qui guide le pharisien. Quand on veut mériter ce que l’on reçoit, quand on pense ne pas avoir besoin des autres, quand au final on a ce que l’on mérite, et bien, souvent on ne reçoit pas grand-chose.

 

C’est le fait d’oser demander qui nous enrichit. Ce dont n’a pas conscience le pharisien. Et c’est là, le drame de sa vie. Recevoir peu car il pense n’avoir besoin de rien.

 

De l’autre côté, le collecteur d’impôts. « Qui se tenait à distance, sans lever les yeux au ciel » et qui se reconnaissait pécheur.

 

Dans l’hébreu biblique, être pécheur, ce n’est pas une catégorie morale. Être pécheur, c’est reconnaître la distance inhérente qu’il y a entre qui je suis et qui je voudrais être, qui je devrais, être.

 

Le mot « péché », lui-même, évoque, contrairement à ce que je disais pour le pharisien, le fait de manquer sa cible. De la rater « J’voudrais bien, mais j’peux point. Et ce n’est pas faute d’essayer ».

 

… C’est précisément la reconnaissance de ce décalage qui permet au collecteur d’impôts de s’adresser à l’autre, y compris de s’adresser au Tout Autre, pour demander de l’aide, pour demander un apaisement, pour espérer une relation restaurée.

 

Dans la mentalité de l’époque, le collecteur d’impôts était un traître, qui s’excluait lui-même de l’alliance. Il collaborait avec l’occupant romain, se détournant ainsi de la loi. Autant dire qu’il était le pécheur par excellence.

 

Malgré cela, ou peut-être à cause de cela, parce que son métier ne dit pas tout de lui, le collecteur d’impôts adopte une attitude humble.

 

Humble, vous le savez, vient du latin « humus », le sol, la terre.

Celui qui est humble ne s’élève pas par lui-même.

 

Il n’a pas la prétention de regarder l’autre de haut, ni de le juger ou de lui dicter sa conduite.

 

Contrairement au pharisien qui pense n’avoir besoin de personne, celui qui est humble sait avoir besoin de tout et de chacun.

 

Alors, il attend de Dieu sa grâce. Sa grâce qui, inlassablement, nous permet d’être quelqu’un. Qui, inlassablement, nous révèle notre identité profonde.

 

Dans notre lecture de ce récit, il est tentant de suivre, sans trop le questionner, le renversement total des valeurs opérés par Jésus. De condamner le pharisien, pourtant réputé juste, et de porter aux nues le collecteur d’impôts, pourtant pécheur.

 

Est-ce si simple ?

 

Je n’en suis pas sûre. Et je me demande s’il n’y a pas en chacun de nous une part de pharisien et une part de collecteur d’impôts.

 

Personnellement, je peux l’admettre.

 

Je cède bien trop souvent à la tentation de me justifier par mes actes, par mon obéissance à la loi. Tout comme il m’arrive de demander très humblement pardon sans garantir que je mettrai tout en œuvre pour changer de comportement.

 

Dans le fond, il ne fait bon être ni pharisien ni collecteur d’impôts.

 

Et cela me renvoie à Luther quand il affirmait : « Nous sommes tous, tous, des mendiants de la foi ».

 

Autrement dit, nous sommes embarqués dans le monde et avec Dieu dans une relation où nous avançons à tâtons, tantôt à l’aveugle, tantôt sur un chemin dégagé.

 

Et dans cette aventure, notre vraie valeur ne tient ni dans ce que nous avons, ni dans ce que nous disons, ni même dans ce que nous faisons, mais dans ce que nous sommes. Plus précisément dans ce que nous sommes appelés à devenir par la grâce de Dieu qui fait de nous tous des injustifiables justifiés.

 

Le salut par la grâce n’est pas un oreiller de paresse. Il est une invitation à lâcher prise dans la confiance.

 

Il renvoie dos à dos notre propension à nous sentir supérieur, notre satisfaction scolaire d’élève appliqué dans l’exercice de la loi, notre arrogance à vouloir nous justifier nous-mêmes, nos choix vacillants par lesquels nous nous éloignons de l’Alliance, notre humilité lorsqu’elle n’engendre pas une transformation réelle.

 

Par la grâce, tout cela est renvoyé dos à dos. Nous ouvrant alors la voie d’une vie où nous pouvons oser être à notre juste place tout en laissant le jugement des cœurs à l’amour Dieu.

 

Amen