Prédication du 13 novembre, « Va, vis et deviens »

À Bartimée qui ose demander la guérison, Jésus répond « Va, ta foi t’a sauvé. ». Ce faisant, il  est largement au-delà de la  question de l’aveuglement. D’après Genèse 12: 1 à 4 et Marc 10: 46 à 52

« Va, vis et deviens » ce sont les 3 injonctions d’un film bouleversant que vous avez peut-être vus.

C’est une fiction se basant sur des faits réels. En 1984, une opération américano-israélienne baptisée Moïse se rend dans un camp de réfugiés au Soudan pour ramener en Israël des Juifs d’Éthiopie qui s’y trouvent. Profitant de l’occasion, une mère chrétienne fait passer son petit garçon pour juif, afin de lui faire quitter le camp pour aller vivre en Israël où elle ne doute pas qu’une famille l’adoptera. Et c’est ce qui arrive. Nous suivons alors l’évolution de Schlomo et son intégration basée sur un double mensonge dont il n’est pas dupe : il n’est ni juif, ni orphelin.

 

« Va, vis et deviens » sont 3 injonctions que Dieu scande régulièrement aux humains. Ce qui surprend les personnes qui voient en lui un Tout-Puissant imposant aux hommes et aux femmes un destin qui ne leur laisse que peu de liberté.

Pourtant, de cette attitude divine d’ouverture, d’encouragement, d’élan, on en trouve plusieurs traces dans la Bible, notamment avec Abraham et Bartimée.

 

Dieu a encouragé Abram avec ces termes : « Va, vis, deviens ».

 

« Va », « Pars de ton pays ».

« Vis », « Je ferai de toi une grande nation».

« Deviens », « Je bénirai ton nom ».

 

Abraham, vous le savez, est à l’origine de la constitution du peuple des Hébreux qui a précédé le peuple juif. Or, Abraham n’est pas né hébreu sur la terre de ses origines, il l’est devenu suite à un long périple.

 

Cet ancêtre lointain nous apprend ainsi que la terre promise, l’horizon espéré de nos vies, notre identité profonde, ne sont pas un retour à l’origine ou à l’identique. Mais que c’est un saut dans l’inconnu, dans l’inédit. Que c’est une ouverture sur du neuf…

 

Considérer la terre promise, penser notre identité, non ou non seulement dans nos racines, dans ce que nous connaissons, dans le regard en arrière qui peut nous figer comme des statues de sel, mais dans une mise en route vers l’inconnu. Ça a quelque chose de libérateur.

 

Alors, bien sûr que ça peut aussi faire peur. L’inconnu fait toujours un peu peur. Ainsi que la liberté. Comme pour Abram ou Schlomo, le chemin vers elle n’est pas facile. Mais quelle stimulation ! Quelle échancrure de lumière pour tous les moments où on se sent empêtré.e.s dans le présent ou mal dans notre peau.

 

« Va, vis, deviens », ce sont les mots que Jésus aurait pu utiliser lorsqu’il s’est adressé à Bartimée. En tout cas, ces trois mêmes impulsions guident le récit. Que je vous propose de reprendre et d’en suivre tout simplement la trame.

 

« Comme Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une assez grande foule, l’aveugle Bartimée, fils de Timée, était assis au bord du chemin en train de mendier. »

 

Bartimée, fils de Timée… Voilà une bien étrange manière de nous présenter l’homme. En fait, c’est une redondance puisque que Bartimée signifie précisément « fils de Timée. Si on traduit « fils de l’impureté ». Bartimée, fils de Timée, c’est donc « fils de l’impureté, fils de l’impureté ».

 

Cette redondance met en évidence le fait que l’identité de cet homme se limite, avant sa rencontre avec Jésus, à cette filiation problématique. Son identité est comme engluée dans l’impureté qui selon les codes culturels de l’époque le prive de toute reconnaissance, de toute vie sociale. Bartimée est en marge des autres, il n’a pas d’existence reconnue.

Et d’ailleurs, le récit nous précise que cet homme, aveugle, « était assis au bord du chemin ». Pas au milieu.

Pour ceux qui étaient là il y a 15 jours, nous rappelions que Jéricho est la ville la plus basse du monde, à 240 mètres en dessous du niveau de la mer.

Autant dire qu’être assis, au bord de la route, à Jéricho, c’est être plus bas que tout.

 

Mais c’est peut-être le luxe des plus petits que d’avoir clairement conscience qu’ils n’ont rien à perdre. Alors, ils osent tout.

 

« Apprenant que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Fils de David, Jésus, aie pitié de moi ! » 

Beaucoup le rabrouaient pour qu’il se taise, mais lui criait de plus belle : « Fils de David, aie pitié de moi ! » 

 

Par sa réaction, avec son audace qui le pousse à prendre la parole et à résister aux récriminations des autres, Bartimée nous enseigne au moins 3 choses.

  • Tout d’abord, que nous n’avons pas à nous accoutumer à nos conditions de vie lorsqu’elles ne nous permettent pas de vivre décemment.
  • Ensuite, qu’il n’y a aucune raison pour que nous laissions notre cri de détresse ou nos appels au secours se fondre dans le brouhaha de la foule.
  • Enfin, que devant Jésus, devant Dieu, nous pouvons nous présenter tel.le.s que nous sommes et que c’est même ainsi, avec nos fragilités et nos défauts, que nous sommes attendu.e.s. Que nous avons la chance d’être entendu.e.s

 

« Jésus s’arrêta et dit : « Appelez-le. » On appelle l’aveugle, on lui dit : « Confiance, lève-toi, il t’appelle. » 

Rejetant son manteau, il se leva d’un bond et il vint vers Jésus. »

 

Bartimée a levé la voix. Jésus l’entend. Et le temps s’arrête. Non pour figer l’instant présent mais pour mieux permettre à la vie de circuler, tel l’oxygène qui atteint nos cœurs et gonfle nos poumons.

 

Comme l’écrit Marion Muller-Colard, « Bartimée jette son manteau pour mieux se jeter vers le Christ qui l’appelle. » Il veut s’élancer, se délester du poids des représentations sociales, des entraves relationnelles, des parures d’orgueil des autres qui l’empêchent d’être lui-même.

 

« S’adressant à lui, Jésus dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? »

 

J’aime que Jésus ne tienne jamais rien pour une évidence. En entendant l’appel au secours de Bartimée, il a probablement une petite idée de ce que celui-ci veut.

 

En laissant Bartimée s’exprimer, Jésus lui redonne main sur sa vie. Il lui permet de redevenir ou de se découvrir acteur de sa propre existence.

Celui qui n’était considéré qu’à travers le prisme de son impureté est reconnu par Jésus comme un être humain traversé par une transcendance. Une transcendance qui lui donne la force de se redresser, qui le fait tenir debout et qui le réveille d’une vie mise en veilleuse.

 

« L’aveugle lui répondit : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! » 

Jésus dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt il retrouva la vue et il suivait Jésus sur le chemin. »

 

À Bartimée qui ose demander la guérison, Jésus répond « Va, ta foi t’a sauvé. ».

 

Bartimée est entendu au-delà de ses espérances. Ce que Jésus active en lui dépasse la question de l’aveuglement.

Jésus lui rend la liberté, il lui restaure sa dignité. Il le sort du rôle de spectateur aveugle de sa propre histoire pour devenir un acteur écrivant le propre chapitre de sa vie.

 

Désormais, Bartimée n’est plus assis, au bord du chemin, dans la ville la plus basse du monde. Il suit désormais Jésus. Il marche avec lui sur le chemin menant à Jérusalem. Jérusalem réputée, pour les Juifs, être la ville au-dessus de toutes les villes.

 

« Va, vis et deviens ».

 

Que ces 3 injonctions scandent chacune de nos vies. Car, je le crois, telle est la volonté de Dieu pour chacune et chacun.

 

Amen